Page:Gautier - Théâtre, Charpentier, 1882.djvu/113

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Mais poursuis…


Georges.

Mais poursuis…J’allais seul à Sorrente en calèche ;
Les petits mendiants que l’étranger allèche,
En haillons et pieds nus sur le pavé brûlant,
Trottaient à ma portière et chantaient d’un ton lent
Pour provoquer le sou, rançon de leur silence :
« Signor, limosina, per mangiar, Excellence ! »
Une petite fille, à l’air timide et doux,
En souriant, jeta juste sur mes genoux,
Sans mêler sa voix pure à ces voix enrouées,
Trois fleurs de laurier rose avec un jonc nouées,
Humble fierté du pauvre au riche s’adressant,
Noble mendicité par le don commençant !
Un vieux jupon trop court, une étroite brassière,
Une chemise usée et de trame grossière,
Formaient tout son costume, et l’on eût dit vraiment
Que l’amour mendiait sous ce déguisement.
Tandis que je lançais quelques pièces de cuivre
Pour éloigner la troupe obstinée à me suivre,
Elle, près des chevaux, trottait, trottait toujours ;
Et j’admirais sa joue aux suaves contours,
Où la santé brillait, fraîche, sous un teint pâle,
Et ses bras blancs encor malgré leurs gants de hâle,
Et ses yeux d’un bleu noir, et ses cheveux bouclés
Par l’agitation de la course mêlés.
« Voici de l’or pour toi, tends tes mains que je verse ! »
Lui disais-je, sans voir venir en sens inverse
Malgré le bruit de fouet et le son du grelot,
Un coucou du pays, nommé corricolo,
Qui passa près de nous, et si près et si vite,
Que sa roue écarlate eût broyé la petite
Si je ne l’avais pas, avec un cri d’effroi,
Par les bras enlevée et mise devant moi.