Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/109

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


est, dit-on, la cause de ce grand empressement à s’assurer : personne n’étant sûr de ne pas être plus ou moins grillé tout vif par un Balmaseda quelconque, chacun tâche de sauver au moins sa maison.

Les maisons de Madrid sont bâties en lattes et briques et en pisé, sauf les jambages, les chaînes et les étriers, qui sont quelquefois de granit gris ou bleu, le tout soigneusement recrépi et peint de couleurs assez fantasques, vert céladon, cendre bleue, ventre de biche, queue de serin, rose pompadour, et autres teintes plus ou moins anacréontiques ; les fenêtres sont encadrées d’ornements et d’architectures simulés avec force volutes, enroulements, petits Amours et pots à fleurs, et garnies de stores à la vénitienne rayés de larges bandes bleues et blanches, ou de tapis de sparterie qu’on arrose pour charger d’humidité et de fraîcheur le vent qui les traverse. Les maisons tout à fait modernes se contentent d’être crépies à la chaux ou badigeonnées avec la peinture au lait, comme celles de Paris. Les saillies des balcons et des miradores rompent un peu la monotonie des lignes droites qui projettent des ombres tranchées, et qui diversifient l’aspect naturellement plat de constructions dont tous les reliefs sont peints et traités en décorations de théâtre : éclairez tout cela avec un soleil étincelant, plantez de distance en distance, dans ces rues inondées de lumière, quelques senhoras long-voilées qui tiennent contre leur joue leur éventail déployé en manière de parasol ; quelques mendiants hâlés, ridés, drapés de lambeaux de toile et de haillons à l’état d’amadou, quelques Valenciens demi-nus à tournure de Bédouin ; faites surgir entre les toits les petites coupoles bossues, les clochetons renflés et terminés par des pommes de plomb d’une église ou d’un couvent, vous obtiendrez une perspective assez étrange, et qui vous prouvera qu’enfin vous n’êtes plus rue Laffitte, et que vous avez décidément quitté l’asphalte, quand même vos pieds déchirés par les cailloux pointus du pavé de Madrid ne vous en auraient pas encore convaincu.