Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/170

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


de ces gens-là, et pourtant la charmante Galiana, la belle Moresque aux longs yeux teints de henné, aux vestes de brocart constellées de perles, avait posé ses petites babouches sur ce plancher défoncé ; elle s’était accoudée à cette fenêtre, regardant au loin dans la Vega les cavaliers mores s’exercer à lancer le djerrid.

Nous continuâmes bravement notre exploration, montant aux étages supérieurs par des échelles chancelantes, nous accrochant des pieds et des mains aux touffes d’herbe sèche, qui pendaient comme des barbes au menton renfrogné des vieilles murailles.

Parvenus au faîte, nous nous aperçûmes d’un bizarre phénomène ; nous étions entrés avec des pantalons blancs, nous sortions avec des pantalons noirs, mais d’un noir sautillant, grouillant, fourmillant : nous étions couverts de petites puces imperceptibles qui s’étaient précipitées sur nous en essaims compacts, attirées par la froideur de notre sang septentrional. Je n’aurais jamais cru qu’il y eût au monde autant de puces que cela.

Quelques tuyaux de conduite pour amener l’eau dans les étuves sont les seuls vestiges de magnificence que le temps ait épargnés : les mosaïques de verre et de faïence émaillée, les colonnettes de marbre aux chapiteaux couverts de dorures, de sculptures et de versets du Coran, les bassins d’albâtre, les pierres trouées à jour pour laisser filtrer les parfums, tout a disparu. Il ne reste absolument que la carcasse des gros murs et des tas de briques qui se résolvent en poussière ; car ces merveilleux édifices, qui rappellent les féeries des Mille et Une Nuits, ne sont malheureusement bâtis qu’avec des briques et du pisé recouvert d’une croûte de stuc ou de chaux. Toutes ces dentelles, toutes ces arabesques, ne sont pas, comme on le croit généralement, taillées dans le marbre ou la pierre, mais bien moulées en plâtre, ce qui permet de les reproduire à l’infini et sans grande dépense. Il faut toute la sécheresse conservatrice du climat d’Espagne pour que des monuments