Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/190

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basanées, les yeux étincelants, les figures de madone, les costumes pleins de caractère, la lumière blonde, l’azur et le soleil, ne lui manqueraient non plus qu’en Italie.

Le ciel était, ce soir-là, d’un bleu laiteux teinté de rose ; les champs, autant que l’œil pouvait s’étendre, offraient aux regards une immense nappe d’or pâle, où apparaissaient çà et là, comme des îlots dans un océan de lumière, des chars traînés par des bœufs qui disparaissaient presque sous les gerbes. La chimère d’un tableau sans ombre, tant poursuivie par les Chinois, était réalisée. Tout était rayon et clarté ; la teinte la plus foncée ne dépassait pas le gris de perle.

On nous servit enfin un souper passable, ou du moins que l’appétit nous fit trouver tel, dans une salle basse ornée de petits tableaux sur verre d’un rococo vénitien assez bizarre. Après souper, médiocres fumeurs, mon compagnon Eugène et moi, et ne pouvant prendre à la conversation qu’une part fort minime à cause de l’obligation de faire passer tout ce que nous avions à dire par les deux ou trois cents mots que nous savions, nous remontâmes dans nos chambres, assez attristés par différentes histoires de voleurs que nous avions entendu raconter à table, et qui, à demi comprises, ne nous en paraissaient que plus terribles.

Il nous fallut attendre jusqu’à deux heures de l’après-midi l’arrivée du correo real, car il n’eût pas été prudent de se mettre en route sans lui. Nous avions en outre une escorte spéciale de quatre cavaliers armés d’espingoles, de pistolets et de grands sabres. C’étaient des hommes de haute taille, à figures caractéristiques, encadrées d’énormes favoris noirs, avec des chapeaux pointus, de larges ceintures rouges, des culottes de velours et des guêtres de cuir, ayant bien plus l’air de voleurs que de gendarmes, et qu’il était fort ingénieux d’emmener avec soi, de peur de les rencontrer.

Vingt soldats entassés dans une galère suivaient le correo real.