Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/194

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un souper pour lequel on avait dû réveiller la moitié du bourg. Nous avions un quartier de cabri, des œufs aux tomates, du jambon et du fromage de chèvre, avec un assez passable petit vin blanc. Nous dînâmes tous ensemble dans la cour, à la lueur de trois ou quatre lampes de cuivre jaune assez semblables aux lampes antiques funèbres, dont l’air de la nuit faisait vaciller la flamme en ombres et en lumières bizarres qui nous donnaient l’air de lamies et de goules déchirant des morceaux d’enfant déterré. Pour que le repas eût l’air tout à fait magique, une grande fille aveugle s’approcha de la table, guidée par le bruit, et se mit à chanter des couplets sur un air plaintif et monotone, comme une vague incantation sibylline. Apprenant que nous étions étrangers, elle improvisa en notre honneur des stances religieuses, que nous récompensâmes par quelques réaux.

Avant de remonter en voiture, nous allâmes faire un tour par le village et nous promener, un peu à tâtons il est vrai, mais cela valait toujours mieux que de rester dans la cour de l’auberge.

Nous parvînmes à la place du marché, non sans avoir posé dans l’ombre le pied sur quelque dormeur à la belle étoile. L’été, l’on couche généralement dans la rue, les uns sur leur manteau, les autres sur une couverture de mule ; ceux-ci sur un sac rempli de paille hachée (ce sont les sybarites), ceux-là tout uniment sur le sein nu de la mère Cybèle avec un grès pour oreiller.

Les paysans venus dans la nuit dormaient pêle-mêle au milieu de légumes bizarres et de denrées sauvages, entre les jambes de leurs ânes et de leurs mulets, en attendant le jour, qui ne devait pas tarder à paraître.

Un faible rayon de lune éclairait vaguement dans l’obscurité une espèce d’édifice crénelé antique, où l’on reconnaissait, à la blancheur du plâtre, des travaux de défense faits pendant la dernière guerre civile, et que les années n’avaient pas encore eu le temps d’harmoniser. En voyageur