Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/246

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plus ou moins savantes de l’architecture ; il sait que sous cet autel de forme médiocre sont cachés les os des saints morts pour la foi qu’il professe : cela lui suffit.

La Chartreuse, maintenant veuve de ses moines, comme tous les couvents d’Espagne, est un admirable édifice, et l’on ne saurait trop regretter qu’il ait été détourné de sa destination primitive. Nous n’avons jamais bien compris quel mal pouvaient faire les cénobites cloîtrés dans une prison volontaire et vivant d’austérités et de prières, surtout dans un pays comme l’Espagne, où ce n’est certes pas le terrain qui manque.

On monte par un double perron au portail de l’église, surmonté d’une statue de saint Bruno en marbre blanc, d’un assez bel effet. La décoration de cette église est singulière et consiste en arabesques de plâtre moulé d’une variété et d’une fécondité de motifs vraiment prodigieuses. Il semble que l’intention de l’architecte ait été de lutter, dans un goût tout différent, de légèreté et de complication avec les dentelles de l’Alhambra. Il n’y a pas un endroit large comme la main, dans cet immense vaisseau, qui ne soit fleuri, damassé, feuillé, guilloché, touffu comme un cœur de chou ; il y aurait de quoi faire perdre la tête à qui voudrait en tirer un crayon exact. Le chœur est revêtu de porphyres et de marbres précieux. Quelques tableaux médiocres sont accrochés çà et là le long des murs et font regretter la place qu’ils cachent. Le cimetière est auprès de l’église ; selon l’usage des chartreux, aucune tombe, aucune croix n’y désigne l’endroit où dorment les frères décédés, les cellules entourent le cimetière et sont pourvues chacune d’un petit jardin. Dans un terrain planté d’arbres, qui servait sans doute de promenade aux religieux, l’on me fit remarquer une espèce de vivier à marges de pierre inclinées, où se traînaient gauchement quelques douzaines de tortues humant le soleil et tout heureuses d’être désormais à l’abri de la marmite. La règle des chartreux leur impose