Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/37

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son nez de perroquet, ses joues de chèvre lui donnaient une apparence des plus fantastiques, et si, au lieu de castagnettes, il avait eu en main un rebec gothique, il aurait pu poser pour le coryphée de la danse des morts sur la fresque de Bâle.

Tout le temps que la danse dura, ils ne levèrent pas une fois les yeux l’un sur l’autre ; on eût dit qu’ils avaient peur de leur laideur réciproque, et qu’ils craignaient de fondre en larmes en se voyant si vieux, si décrépits et si funèbres. L’homme, surtout, fuyait sa compagne comme une araignée, et semblait frissonner d’horreur dans sa vieille peau parcheminée, toutes les fois qu’une figure de la danse le forçait de s’en rapprocher. Ce boléro-macabre dura cinq ou six minutes, après quoi la toile tombant mit fin au supplice de ces deux malheureux… et au nôtre.

Voilà comme le boléro apparut à deux pauvres voyageurs épris de couleur locale. Les danses espagnoles n’existent qu’à Paris, comme les coquillages, qu’on ne trouve que chez les marchands de curiosités, et jamais sur le bord de la mer. Ô Fanny Elssler ! qui êtes maintenant en Amérique chez les sauvages, même avant d’aller en Espagne, nous nous doutions bien que c’était vous qui aviez inventé la cachucha !

Nous nous allâmes coucher assez désappointés. Au milieu de la nuit, on nous vint éveiller pour nous remettre en route ; il faisait toujours un froid glacial, une température de Sibérie, ce qui s’explique par la hauteur du plateau que nous traversions et les neiges dont nous étions entourés. À Miranda, l’on visita encore une fois nos malles, et nous entrâmes dans la Vieille-Castille (Castilla la Vieja), dans le royaume de Castille et Leon, symbolisé par un lion tenant un écu semé de châteaux. Ces lions, répétés à satiété, sont ordinairement en granit grisâtre et ont une prestance héraldique assez imposante.

Entre Ameyugo et Cubo, petites bourgades insignifiantes, où l’on relaye, le paysage est extrêmement pittoresque ;