Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/380

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d’assister à un vaudeville ; bref, la vie civilisée, oubliée pendant six mois, nous réclamait impérieusement. Nous avions envie de lire le journal du jour, de dormir dans notre lit, et mille autres fantaisies béotiennes. Enfin, il passa un paquebot venant de Gibraltar, qui nous prit et nous conduisit à Port-Vendres, en passant par Barcelone, où nous ne restâmes que quelques heures. L’aspect de Barcelone ressemble à Marseille, et le type espagnol n’y est presque plus sensible ; les édifices sont grands, réguliers, et, sans les immenses pantalons de velours bleu et les grands bonnets rouges des Catalans, l’on pourrait se croire dans une ville de France. Malgré sa Rambla plantée d’arbres, ses belles rues alignées, Barcelone a un air un peu guindé et un peu roide, comme toutes les villes lacées trop dru dans un justaucorps de fortifications.

La cathédrale est fort belle, surtout à l’intérieur, qui est sombre, mystérieux, presque effrayant. Les orgues sont de facture gothique et se ferment avec de grands panneaux couverts de peintures : une tête de Sarrasin grimace affreusement sous le pendentif qui les supporte. De charmants lustres du quinzième siècle, brochés à jour comme des reliquaires, tombent des nervures de la voûte. En sortant de l’église, on entre dans un beau cloître de la même époque, plein de rêverie et de silence, dont les arcades demi-ruinées prennent les tons grisâtres des vieilles architectures du Nord. La rue de la Plateria (de l’orfèvrerie) éblouit les yeux par ses devantures et ses verrines éclatantes de bijoux, et surtout d’énormes boucles d’oreilles grosses comme des grappes, d’une richesse lourde et massive, un peu barbare, mais d’un effet assez majestueux, qui sont achetés principalement par les paysannes aisées.

Le lendemain, à dix heures du matin, nous entrions dans la petite anse au fond de laquelle s’épanouit Port-Vendres. Nous étions en France. Vous le dirai-je ? en mettant le pied sur le sol de la patrie, je me sentis des larmes aux yeux, non de joie, mais de regret. Les tours