Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/70

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de l’eau, ou un paysan qui chasse son âne devant lui. Cet effet de solitude est encore augmenté par la grande surface qu’occupe cette ville, où les places sont plus nombreuses que les rues. Le Campo grande, à côté de la grande porte, est entouré de quinze couvents, et il pourrait y en tenir encore davantage.

On donnait ce soir-là au théâtre une pièce de M. Breton de Los Herreros, poète dramatique très estimé en Espagne(5). Cette pièce portait ce titre assez bizarre : El Pelo de la Desa, qui signifie littéralement Le Poil du Pâturage, expression proverbiale assez difficile à faire comprendre, mais qui répond à notre dicton : La caque sent toujours le hareng. Il s’agit d’un paysan aragonais qui doit épouser une fille bien née, et qui a le bon sens de reconnaître qu’il ne pourra jamais devenir un homme du monde. Le comique de cette pièce consiste dans l’imitation parfaite du dialecte, de l’accent aragonais, mérite peu sensible pour des étrangers. Le baile nacional, sans être aussi macabre que celui de Vittoria, était encore très médiocre. Le lendemain, on jouait Hernani ou l’Honneur castillan, de Victor Hugo, traduit par don Eugenio de Ochoa ; nous n’eûmes garde de manquer pareille fête. La pièce est rendue, vers pour vers, avec une exactitude scrupuleuse, à l’exception de quelques passages et de quelques scènes que l’on a dû retrancher pour satisfaire aux exigences du public. La scène des portraits est réduite à rien, parce que les Espagnols la considèrent comme injurieuse pour eux, et s’y trouvent indirectement tournés en ridicule. Il y a aussi beaucoup de suppressions dans le cinquième acte. En général, les Espagnols se fâchent lorsqu’on parle d’eux d’une manière poétique ; ils se prétendent calomniés par Hugo, par Mérimée et par tous ceux en général qui ont écrit sur l’Espagne : oui… calomniés, mais en beau. Ils renient de toutes leurs forces l’Espagne du Romancero et des Orientales, et une de leurs principales prétentions, c’est de n’être ni poétiques, ni pittoresques, prétentions, hélas ! trop bien justifiées.