Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/13

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protesta difficilement Julien, car il claquait des dents autant par le froid qui le glaçait que par l’émotion.

Alors les cinq marins du funèbre tribunal clamèrent furieusement :

— Quand on a de l’honneur, on sauve les siens ou bien on périt avec eux. Voilà ce que font les matelots de cœur, mais vous autres, paysans, vous trahissez ! C’est sur des sabots seulement que vous aviez le droit de naviguer.

Le vieux Job et Maharit à croppetons sous la haute tombe qui élevait leurs lamentables fils au-dessus de l’assistance, leurs petites têtes ridées entre les mains, pleuraient misérablement. Peu touchées par leur douleur, les veuves de Bargain, de Cochoux, de Souron, de Moël, de Leffret, de Leguen et les filles du capitaine Bourhis, marchant vers Jean et Julien, les insultèrent avec des expressions effrayantes de rage.

— Nous nous doutions bien que vous aviez fui comme des lièvres… Rendez-nous nos maris !… Ah ! damnés ! retournez d’où vous arrivez ! À la mer ! à la mer ! trembleurs !

L’attitude de ces endeuillés devint si menaçante, que Nonna et Anne Lanvern se placèrent devant leurs fiancés, les bras ouverts, afin de leur faire une sorte de barrière protectrice. Et elles ripostèrent :

— Comment osez-vous reprocher aux Buanic d’avoir sauvé leur vie, malheureuses femmes ! Est-ce qu’il n’en arrive pas de même à chaque naufrage ? Ne compte-t-on pas des sauvés et des perdus ? Pourquoi voudriez-vous, par jalousie, vouer à la mort nos fiancés, sous le prétexte que la mer vous a pris vos hommes ? Dieu voulut que Jean et Julien échappassent au naufrage ; ne vous révoltez pas contre Lui !

— Dieu ! Ah ! ah ! ne l’invoquez point ! Seul le démon de la poltronnerie vous ramène, faillis garçons ! Regardez-les donc ! Ils font honte ! Ce ne sont pas des hommes ! Ce sont des âmes perdues !… Ah ! les beaux sabots de fête pour chausser vos pieds, gardez-les, Nonna et Anne ! Gardez-les bien du malheur qui les attend ! Nous autres, nous les maudissons !

Bravant le mépris public, les courageuses fiancées frayaient un passage à Jean et à Julien. Derrière leur groupe, les veuves