Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/14

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et les orphelins de la « Rosa-Mystica », âpre meute, ne cessaient pas d’insulter les réchappés.

— Âmes perdues ! Oui ! voilà votre vrai nom dorénavant.

En tumulte, les familles des pêcheurs accompagnaient les Buanic et les injuriaient. Le plus indulgent des sardiniers éprouvait le besoin de faire sentir à ces marins d’occasion, comme ils les appelaient, de quelle faute impardonnable ils étaient coupables.

Quand la famille des sabotiers voulut prendre un sentier à travers le palus pour regagner leur longue chaumière de glui construite à la façon des logis sylvestres de leurs montagnes, les plus acharnés des gamins, suivis des endeuillées en capuchons noirs traînant leurs orphelins aux pans de leurs manteaux, essayèrent de barrer leur route à la famille Buanic.

— N’avez-vous point grand’honte de vous tenir aux côtés de ces âmes perdues, Nonna, Anne ? clamait la veuve Bargain.

Et les filles du capitaine Bourhis, les paupières rougies par les pleurs, ajoutèrent :

— Si vous avez de la raison, abandonnez ces lâches comme ils ont abandonné notre père.

Pour toute réponse à ces méchants conseils, Anne et sa sœur embrassèrent audacieusement leurs fiancés, mais au contact de leurs joues glacées, elles frissonnèrent. Devant cet acte qu’il considéra comme une insulte à son autorité paternelle, Gurval arracha ses filles aux poitrines des naufragés en grondant d’une voix rocailleuse :

— J’aimerais mieux vous voir emportées par le jusant que de vous accorder jamais à ces fuyards.

Au même instant, le curé de Ploudaniou, M. Adball, un prêtre si maigre que sa soutane flottait autour de son buste, surgit sur une levée de terre entre deux lagunes. Il fit reproche aux pêcheurs de leur conduite. Du haut de son ciel, Dieu qui voit dans les consciences savait seul si les Buanic étaient coupables.

— Pour moi, ces jeunes gens sont innocents, acheva M. Abdall. Rentrez chez vos parents, pauvres garçons. Vous autres, tristes veuves et petits orphelins, acceptez la croix qui vous accable. Rien ne sert de haïr pour soulager sa peine.