Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/23

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les étouffer. Bientôt ils se firent entendre, plus rapprochés, et l’on eût dit les cris amers d’une volée de courlis. Ayant prêté l’oreille, Nonna prise d’un tremblement, murmura :

— On croirait entendre des cantiques d’église. Ce n’est pas naturel.

— C’est soir de Toussaint, fit remarquer Maharit très pâle.

— Ne s’en viennent-ils pas du côté de notre maison, ces chanteurs ? demanda Job anxieux.

Et Nonna, qui s’était inclinée sur une fenêtre, répondit :

— Éteignons les lumières. Il ne faut pas qu’elles les attirent.

Avant que Jean et Job pussent l’en empêcher, la craintive jeune fille avait soufflé les lampes, tandis que sa sœur renversait la chandelle de résine dans le sabot qui la supportait. Ce fut l’obscurité totale. La psalmodie s’élevait de plus en plus stridente dans l’épaisse « brouée » montée de l’océan. En affreux registre suraigu et avec des ports de voix ridicules, les mousses de Ploudaniou chantaient :

« Seigneur, roi de Gloire, délivrez les âmes perdues des peines de l’enfer et de ce lac profond qu’elles ont mérité ! Délivrez-les de la gueule du lion, que l’enfer ne les engloutisse pas comme la mer et qu’elles ne tombent pas dans les ténèbres de ces lieux affreux. Recevez les âmes perdues dont nous faisons aujourd’hui la mémoire, Seigneur ; faites passer de la vie à la mort les esprits de Jean et Julien Buanic ! Ainsi soit-il ! »

Sur cette oraison sinistre, la cinquantaine de garçons, réunis en bande processionnelle, voulurent imiter les cris de poulie des pétrels et les âpres miaulements des goélands. Relevés du banc-coffre, Jean et Julien respiraient avec accablement, dents serrées de fureur. Les jeunes filles pleuraient. Tâtonnant dans la nuit, Job avait saisi son « paroir » d’acier et il le tournait dans l’air avec le geste de vouloir évider comme un sabot les entrailles de ces insulteurs.

Or, ceux-ci marchaient impitoyablement vers la chaumière dont la large baie vitrée de l’atelier n’avait pas reçu de volets. À travers ce vitrage apparurent les mousses qui portaient des falots rouges et verts. Ces lumières de couleur communiquaient à leurs visages grimaçants des aspects