Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/49

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À regret, les jeunes filles obéirent à leur père, et les pêcheurs s’approchèrent de la cheminée après leur avoir tiré leurs bonnets d’un air qu’ils voulaient gracieux.

— Quoi de nouveau ? demandait Gurval. N’êtes-vous pas d’avis d’essayer, le mois prochain, la pêche à la dérive ?

— Ça va, patron. Ah ! vous demandez des nouvelles ? Tout à l’heure, Auffret, le gardien du sémaphore, m’a raconté une drôle de chose. Voilà plusieurs mois qu’il signale un brick inconnu dans ce pays. Et lorsqu’il essaie de se mettre en rapports avec ce voilier, celui-ci affecte de ne jamais répondre aux signaux de ses pavillons qu’il doit très bien apercevoir. Enfin, il semblerait que ce brick traîne dans nos eaux pour une besogne dont il conviendrait de se rendre compte. La nuit, de temps à autre, des feux de couleur comme jamais les marins n’en ont employés jusqu’ici, sont aperçus en mer. Il y a du jaune, du violet, du bleu et ces flammes montent et descendent le long des amures. Est-ce un espion ? Quelque chose de pire peut-être…

Le récit de Gourlaouen effraya les femmes et retint l’attention des hommes. Demeurés sur le seuil de leur porte et blanches comme la chaux fraîche de la muraille, Nonna et Anne avaient entendu. Leur instinct leur apprenait que pas un autre vaisseau que le « Grèbe » ne pouvait adresser ces avertissements de couleur à la terre. Comment Maharit et Job ne leur avaient-ils pas fait savoir que le brick de leur fils passait quelquefois en vue de Ploudaniou ? Jean et Julien leur en voulaient donc de n’avoir pas accepté leur proposition de fuir avec eux ?

Sous le manteau de la cheminée une querelle s’était élevée entre le vieux Plonéour-Œil blanc et Nédélec le Chauve qui l’accusait de radoter.

— C’est-il parce que je touche à ma soixantième année d’inscription maritime, museau lisse, que tu te permets de railler ce que je sais pour l’avoir expérimenté !

Devant cette protestation du vieillard, Gurval intervint d’une voix éclatante afin d’imposer silence aux enfants qui s’envoyaient leurs sabots à la tête en manière de jeu.

— Holà ! mon Nédélec, fais la paix ! Et pour te calmer, Plonéour, on va boire un verre de vin d’épave à ta santé.

— À la bonne heure ! crièrent les hommes en riant, mais ton vin d’épave pourrait bien venir de la contrebande.