Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/213

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blage qui en fera un tout, on peut dire que lui-même ne vaut qu’en tant que rouage de cette grande machine qu’on appelle une manufacture en dehors d’elle, il n’est bon à rien.

Il n’y a dans ces griefs qu’une petite part de vérité. Sans doute, étant donnée l’organisation actuelle de l’industrie avec la spécialisation à outrance dans des opérations purement mécaniques, il peut en résulter quelques inconvénients, surtout au point de vue du chômage mais d’une façon générale on n’est pas fondé à se plaindre de ce que chaque homme tend à devenir de plus en plus dépendant de ses semblables. C’est là la conséquence d’une loi naturelle et absolument générale. Dans les sociétés primitives faiblement constituées, à raison même de l’imperfection de leur organisation, chaque individu conserve par lui-même sa valeur propre et il pourrait être séparé de la société à laquelle il appartient sans grand dommage ni pour lui ni pour la société elle-même, de même que les éponges, les polypes ou même les vers de terre, peuvent être séparés en tronçons sans grands inconvénients, le tronçon arraché se suffisant à lui-même. Mais dans une société organisée où la division du travail est fortement constituée, l’homme se trouve dans une telle dépendance de ses semblables que, séparé d’eux, la vie lui devient impossible[1], de même que dans les êtres supérieurs le membre séparé du corps meurt aussitôt et peut dans certains cas entrainer la mort du corps lui-même auquel il appartenait. C’est toujours la vieille fable de Ménénius Agrippa, qui pourtant ne connaissait guère la sociologie ni la biologie, celle « des membres et de l’estomac ».

On pourrait être tenté de croire que cette dépendance réciproque, si elle a pour effet incontestable d’accroître la puissance de la société, a néanmoins pour effet de diminuer celle de chaque membre. Mais c’est une erreur qu’il faut laisser

  1. « Séparez les populations houillères des populations voisines qui fondent les métaux ou fabriquent les draps d’habillement à la machine, et aussitôt celles-ci mourront socialement, parce que leurs fonctions s’arrêtent, puis elles mourront individuellement ». Herbert Spencer, Sociologie, t. II, ch. v.