Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/28

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seulement l’abstraction, mais à l’imagination, c’est-à-dire à l’hypothèse, qu’il faut faire appel pour porter la lumière dans ces ténèbres et l’ordre dans ce chaos. La véritable méthode procède par trois étapes :

Observer les faits, sans idée préconçue, et ceux-là surtout qui paraissent à première vue les plus insignifiants ;

Imaginer une explication générale qui permette de rattacher entre eux certains groupes de faits dans des rapports de causes à effets en d’autres termes, formuler une hypothèse ;

Vérifier le bien-fondé de cette hypothèse, en recherchant, soit par l’expérimentation si possible, soit tout au moins par l’observation conduite d’une façon spéciale, — si l’application correspond exactement aux faits.

Du reste, c’est ainsi que l’on procède même dans les sciences physiques et naturelles. Toutes les grandes lois qui constituent les bases des sciences modernes — à commencer par la loi de la gravitation de Newton — ne sont que des hypothèses vérifiées ; disons même plus les grandes théories qui ont servi de base aux découvertes scientifiques de notre temps par exemple, l’existence de l’éther dans les sciences physiques ou la doctrine de l’évolution dans les sciences naturelles ne sont que des hypothèses encore non vérifiées[1] !

Le tort de l’école classique, ce n’est donc point d’avoir trop usé de la méthode abstraite, mais d’avoir pris trop sou-

  1. Voy. l’Introduction à l’étude de la Médecine expérimentale de Claude Bernard et la Logique de l’hypothèse de M. Naville. Comme l’a fait observer Stanley Jevons, dans ses Principles of Sciences, la méthode qu’on emploie pour arriver à la découverte de la vérité dans les sciences est semblable à celle qu’emploient inconsciemment ceux qui cherchent l’explication de ces rébus ou de ces langages chiffrés qui figurent à la dernière page des journaux illustrés. Pour deviner quel peut être le sens de ces énigmes, nous imaginons un sens quelconque ; puis nous vérifions si, en effet, il s’accorde avec les chiffres ou les images que nous avons sous les yeux. S’il ne s’accorde pas, c’est une hypothèse à rejeter. Nous en imaginons alors quelque autre jusqu à ce que nous soyons plus heureux ou que nous perdions courage. Le chercheur ne trouvera jamais rien dans les faits, s’il n’a pas déjà dans la tête l’image pressentie de la vérité.