Page:Gillet - Histoire artistique des ordres mendiants.djvu/399

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D’ailleurs, et c’est l’essentiel, Rubens est un grand poète. Aucune nuance de l’âme n’échappe à cette âme riche et vaste. Toutes les fois qu’il l’a voulu, sa langue s’est faite douce pour dire la douceur, tendre pour les choses tendres, humble pour les choses humbles ; tenez compte du diapason ordinaire de sa voix et des conditions de son genre oratoire, vous verrez qu’il possède toute la gamme des sentiments, et que toutes les notes de la lyre résonnent sous ses doigts.

Si l’on veut savoir ce que c’est que Rubens, lorsqu’il est touchant, c’est dans quelques tableaux peints pour les Récollets d’Anvers qu’on le connaît le mieux : nulle part il ne laisse davantage percer sa sensibilité. C’est pour ces religieux franciscains qu’il a fait la Dernière communion de saint François d’ Assise[1]. Qu’on se figure une grande page bitumineuse et presque monochrome, emplie d’un demi-jour incolore et rayée seulement d’une longue tache blanche, — la figure nue, blafarde, agenouillée et défaillante du saint agonisant ; tout autour, des robes de bure, des sanglots qu’on étouffe, un prêtre qui présente l’hostie aux lèvres du moribond, des enfants de chœur avec des buires et des cierges ; rien que des teintes neutres, éteintes, recueillies, avec une seule éclaircie bleue dans le haut de la toile, par où un essaim d’anges flotte et joue dans l’azur. Ce jour-là, la palette du maître a fait vœu de pauvreté ; elle s’est réduite aux nuances grisâtres, aux tonalités pénitentes ; l’artiste parle à mi-voix, comme dans une chambre mortuaire, où se passe le plus grand mystère de ce monde : et ce jour-là, peut-être, a-t-il fait son chef-d’œuvre.

Il faut relire dans Fromentin la description émouvante

  1. Cf. encore : La Vierge, l’enfant Jésus et saint François, au musée de Lille ; les Stigmates de saint François, Cologne, musée Wallraf-Richartz ; Saint-François, Ermitage (Klassiker der Kunst, t. V, p. 104, 128, 145, etc.).