Page:Giraudoux - Provinciales.djvu/26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pluie, et il en distribue les cercles aux petits enfants. Le père Ribaut attend tout l’été que les arbres de la promenade se dépouillent, et quand, sur son désir, l’automne est venu, il rassemble les feuilles, comme pour les répartir, au pied de chaque platane, mais se trompe parfois, et fait le plus gros tas au pied du plus petit. De ses mains, qui, d’année en année, ont pris leur couleur, il les tasse dans une charrette à bras, jure quand un caillou s’est faufilé au milieu d’elles et l’égratigne, puis il les traîne je ne sais où, vers je ne sais quel canton où les arbres n’existent pas.

Les soirs où il ne pleut point, un peu avant l’heure où le père Voie passait, ils arrivent, traînant un banc, et s’asseyent, relevant leurs blouses, en face de notre fenêtre, près de la fontaine qui marque la moitié du chemin entre Tours et Châteauroux. Les mains sur leurs genoux où l’on a cousu pour elles des pièces neuves, leur bâton appuyé contre leur cuisse, ils n’attendent qu’un signe pour vous saluer, et vous appeler par votre nom de famille. Les ménagères passent rapidement devant eux, dédaigneuses, et ils n’osent les interpeller, mais, chaque jeune fille, ils l’arrêtent. Le père Morin s’essuie le menton, et parle, et