Page:Goethe - Le Renard, 1861, trad. Grenier.djvu/157

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


je serai bien malheureux, si je perds encore, mais je m'y soumettrai.» L'ours et le loup lui dirent en raillant: «Tu n'as qu'à essayer, le serpent gagnera, il ne demande pas mieux.» Car ils pensaient que tous les seigneurs de la cour jugeraient comme eux et ils reprirent gaiement leur chemin avec le voyageur. Ils comparurent tous devant vous, le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux. Le loup comparut même en trois personnes; il avait pris avec lui ses deux enfants, l'un Ventrevide et l'autre l'Insatiable. Ces deux derniers donnaient fort à faire à l'homme; ils étaient venus pour prendre aussi leur part, car ils sont très-gloutons, et alors ils hurlèrent devant vous avec une grossièreté si insupportable, que vous fites chasser de la cour ces deux lourdauds.

«L'homme en appela à Votre Majesté; il raconta comment le serpent avait voulu le tuer, malgré le bienfait rendu et son serment qu'il oubliait. Il implorait protection: de son côté, le serpent ne niait rien; il ne faisait valoir que la nécessité toute-puissante de la faim, qui ne connaît pas de loi. Sire, votre embarras était grand; l'affaire vous semblait bien épineuse et bien difficile à décider en bonne justice, car il paraissait dur de condamner l'homme, qui s'était montré bon et secourable; mais, d'un autre côté, vous pensiez à la faim si terrible. Vous convoquâtes votre conseil. L'opinion de la plupart n'était pas favorable à l'homme; car ils pensaient prendre leur part du festin du serpent. Votre Majesté fit mander Reineke; car tous les autres parlaient beaucoup sans pouvoir vider le procès selon le droit. Reineke vint, et se fit rendre compte de l'affaire; c'est à lui que vous remîtes le jugement à prononcer et sa décision devait être sans appel. Reineke dit après une réflexion: «Je trouve, avant tout, nécessaire de visiter les lieux, et, quand je verrai le serpent pris au lacet comme l'a trouvé le paysan, alors je prononcerai le jugement.» On lia donc le serpent dans la haie à la même place.