Page:Goethe - Le Renard, 1861, trad. Grenier.djvu/169

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lèche la barbe, tandis que c'est à moi de travailler et de traîner les sacs? Qu'il essaye seulement de faire en une année avec cinq et même dix chiens autant de besogne que j'en fais dans un mois! Et pourtant, c'est à lui qu'on donne les meilleurs morceaux, et moi, l'on me nourrit de paille; on me laisse coucher à plate terre, et, que je sois attelé ou monté, je suis partout un objet de raillerie. Je ne peux ni ne veux le supporter plus longtemps; je veux aussi m'attirer les bonnes grâces du maître.» Tout en se parlant ainsi, il vit son maître qui passait près de lui. L'âne alors se mit à lever la queue et à sauter sur son maître en criant, chantant et braillant à toute force; il lui léchait la barbe, et, tout en cherchant à le caresser à la façon du chien, lui fit mainte bosse à la tête. Le maître, plein d'effroi, s'en débarrassa avec peine et s'écria: «Arrêtez cet âne, assommez-le!» Les valets accoururent; il reçut une grêle de coups jusqu'à l'écurie, où il resta un âne comme devant. Il y en a encore beaucoup de son espèce qui jalousent la fortune des autres et ne s'en trouvent pas mieux. Si l'un d'eux arrive jamais dans une haute position, il y fait aussi bonne figure qu'un porc, qui voudrait manger son potage avec une cuiller. En vérité, c'est la même chose. Que l'âne porte les sacs au moulin, qu'il couche sur la paille et mange des chardons. Si on veut le traiter d'autre sorte, il n'en reste pas moins un âne. Quand un âne arrive au pouvoir, il y a peu de bien à en attendre; il ne cherche que son intérêt; que lui importe le reste?

Je vous dirai, en outre, sire, si toutefois mon récit ne vous ennuie pas, qu'il y avait encore, sur le cadre du miroir, en relief, avec des légendes, l'histoire de mon père avec Hinzé. Ils avaient fait alliance ensemble pour courir les aventures et ils avaient fait serment tous les deux de s'entr'aider vaillamment dans le danger et de partager le butin. Une fois en campagne, ils aperçurent des chiens et des