Page:Goethe - Le Renard, 1861, trad. Grenier.djvu/212

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s'écrièrent: «Qu'il meure!» Ils m'accusèrent en même temps que lui, uniquement pour me pousser à bout et pour lui être agréable; car tout le monde pouvait remarquer qu'il était plus en faveur que moi et personne ne songeait à la fin ni à ce qui pouvait être la vérité. Je les comparerais volontiers à ces chiens qui avaient l'habitude de stationner par bandes devant la cuisine, dans l'espérance que le maître queux voudrait bien leur jeter quelques os. Pendant qu'ils miaulaient ainsi, les chiens aperçurent un de leurs confrères qui venait de prendre à la cuisine un morceau de rôti et qui pour son malheur ne s'était pas sauvé assez vite, car le cuisinier l'échauda d'importance et lui brûla la queue; cependant il ne lâcha pas sa prise et se mêla aux autres chiens qui dirent entre eux: «Voyez comme le cuisinier favorise celui-là! Voyez quel morceau exquis il lui a donné!» Le chien leur répondit: «Vous ne vous y entendez guère; vous me louez et vous m'enviez en me considérant par devant, où vos regards caressent ce délicieux rôti; mais regardez-moi par derrière et vantez encore mon bonheur, si toutefois vous ne changez pas d'opinion.» Quand ils virent comme il était cruellement brûlé, que ses poils étaient tous tombés et sa peau toute ratatinée, ils furent saisis d'horreur; personne ne voulut plus aller à la cuisine. Ils s'enfuirent tous et le laissèrent là. Sire, c'est l'histoire des gloutons que je viens de faire. Tant qu'ils sont puissants, chacun veut les avoir pour amis. On les voit à toute heure la gueule pleine de bons morceaux. Ceux qui ne les flattent pas le payent cher; il faut toujours les vanter, quelque mal qu'ils fassent; et de la sorte on ne fait que les encourager au mal. Voilà ce que font tous les gens qui ne considèrent pas le résultat final: ces personnages voraces sont souvent punis et leur prospérité a une triste fin. Personne ne les souffre plus; ils perdent à droite et à gauche tous les poils de leur fourrure: ce sont les amis d'autrefois, grands et petits, qui se détachent d'eux et les laissent tout nus, comme ont fait les chiens qui abandonnèrent immédiatement