Page:Goethe - Le Renard, 1861, trad. Grenier.djvu/77

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les canards, ni les oies; partout où j'en trouvais, je les dévorais, et maintes fois j'ai caché dans le sable ce que j'avais abattu et les morceaux qui ne me convenaient plus. Puis il m'advint de faire la connaissance d'Isengrin, un hiver, au bord du Rhin, où il était en embuscade derrière des arbres, il m'assura d'abord que j'étais de sa race; il pouvait même me compter sur ses doigts les degrés de parenté. Je le laissai dire; nous fîmes alliance en nous promettant mutuellement de vivre en fidèles compagnons; hélas! je devais m'attirer par là plus d'un malheur. Nous rôdions ensemble dans le pays. Il faisait les gros vols, et moi les petits. Notre gain devait être en commun; mais il ne l'était pas: il faisait le partage comme bon lui semblait; jamais je n'en reçus la moitié. Mais tout cela, ce n'est rien. Quand il avait volé un veau, un bélier, quand je le trouvais nageant dans l'abondance, qu'il était en train de dévorer une chèvre fraîchement tuée, ou qu'un mouton gigottait sous ses griffes, il se mettait à grogner à mon approche, il prenait une mine morose et me chassait en grondant; c'est ainsi qu'il me gardait ma part. Il en fut toujours ainsi, quelle que fût la dimension du butin. Lors même qu'il arrivait que nous eussions pris ensemble un bœuf ou une vache, aussitôt on voyait accourir sa femme et ses sept enfants, qui se jetaient sur notre prise et me tenaient éloigné du festin. Je ne pouvais pas attraper la moindre côtelette, à moins qu'elle ne fût rongée jusqu'à la moelle, et il fallait supporter tout cela; mais, Dieu soit loué, je ne souffrais pas de la faim; je me nourrissais en secret de mon immense trésor d'or et d'argent, que je garde mystérieusement dans un endroit sûr; il me suffit et au delà: on en chargerait sept voitures, qu'il m'en resterait encore.» Le roi, tout attentif, lorsqu'il fut question du trésor, se pencha en avant et dit: « D'où vous est-il venu? dites-le-moi; je parle du trésor.»