Page:Goncourt - Journal, t5, 1891.djvu/68

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m’a laissé la mort de mon frère, se fait plus grand. Rien ne repousse chez moi des goûts qui m’attachaient à la vie. La littérature ne me parle plus. J’ai un éloignement pour les hommes, pour la société. Par moments, je suis hanté par la tentation de vendre mes collections, de me sauver de Paris, d’acheter dans quelque coin de la France, favorable aux plantes et aux arbres, un grand espace de terrain, où je vivrais tout seul, en farouche jardinier.

Lundi 3 juin. — Aujourd’hui Zola déjeune chez moi. Je le vois prendre, à deux mains, son verre à Bordeaux, et l’entends dire : « Voyez le tremblement que j’ai dans les doigts ! » Et il me parle d’une maladie de cœur en germe, d’un commencement de maladie de vessie, d’une menace de rhumatisme articulaire.

Jamais les hommes de lettres ne semblent nés plus morts, qu’en notre temps, et jamais cependant le travail n’a été plus actif, plus incessant. Malingre et névrosifié, comme il l’est, Zola travaille tous les jours de neuf heures à midi et demi, et de trois heures à huit heures. C’est ce qu’il faut dans ce moment, avec du talent, et presque un nom, pour gagner sa vie : « Il le faut, répète-t-il, et ne croyez pas que j’aie de la volonté, je suis de ma nature l’être le plus faible et le moins capable d’entraînement. La volonté est remplacée chez moi par l’idée fixe, qui