Page:Goncourt - Journal, t5, 1891.djvu/75

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Dès ce temps, il avait une action sur la jeunesse des écoles. On sentait qu’il était destiné à devenir son représentant.

Samedi 6 juillet. — Théophile Gautier vient déjeuner aujourd’hui. C’est sa première sortie, depuis son attaque de la semaine dernière. On dirait la visite d’un somnambule. Et cependant dans l’ensommeillement de ses pas, de ses mouvements, de sa pensée, quand, un moment, il secoue sa léthargie, le vieux Théo réapparaît, et ce qu’il dit, de sa voix assoupie, avec des ébauches de gestes, semble le langage de son ombre — qui se souviendrait.

Au milieu du déjeuner, à propos de l’huile d’une salade, qu’il trouve excellente, il se met à faire un historique imagé des huiles et des miels de la Grèce, qu’il termine, en comparant le miel de l’Hymète « à du sablon jaune entrelardé de bougie. »

Les phrases charmantes, qui sortent de sa bouche, ont quelque chose de mécanique ; elles finissent, elles s’arrêtent, tout à coup, comme une phrase, qu’aurait mise Vaucanson dans le creux d’un automate. Puis le parleur tombe aussitôt dans un mutisme effrayant, dans une absence de lui-même qui épouvante, dans un anéantissement qui vous fait lui parler, pour être bien assuré que la vie intelligente est encore en lui. Et, à ce moment, les choses que vous lui dites, pour arriver à lui, semblent parcourir