Page:Gouraud - Dieu et patrie, paru dans La Croix, 1897.djvu/337

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

— Tu es logique, Frida.

— Je veux ôter les épines de ma route. J’ai eu une enfance triste ; les garçons, eux, prennent partout des distractions, ils ont des amis, ils voyagent, moi, j’étais ici avec une institutrice qui lisait des romans pendant mes récréations. Ma tante, vieille et souffrante, me disait des paroles tendres et se forçait tant qu’elle l’a pu à sortir avec moi dans le voisinage. Puis elle est restée clouée des hivers entiers et j’ai dû demeurer au coin du feu pendant les soirées dansantes de la cour et de la ville, abandonnée ainsi qu’une orpheline.

— Pourquoi ne m’écrivais-tu pas ? Je t’aurais demandé de venir à Paris.

— T’écrire, reprit Frida s’amollissant un peu à parler d’elle-même, oui, j’y ai pensé, je l’ai fait même, et tante a déchiré la lettre en disant que tu ne devais pas élever une Allemande. »

Michelle cacha son visage dans ses mains. Était-ce bien la peine en vérité de s’être sacrifiée toute sa vie ?

Elle reprit, s’adressant à sa fille :

« Ici, on était contre moi, on m’accablait, tandis que je vivais seule avec Henri usant mes yeux à travailler pour vivre.

Plus tard, quand l’aisance est venue, je me suis murée dans l’amour maternel ; était-ce, en vérité, bien la peine…