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mes mémoires

l’Évangile que je lisais assidûment, mais sans trop de succès. À la lecture des Livres saints, il faut une initiation qui nous manquait. Nos communions, l’Eucharistie nous révélaient le Maître divin avec plus de clarté. Cette image vivante, historique du Christ, j’avais cru la trouver dans la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de cet homme de foi si vive que fut Louis Veuillot. Je ne l’y trouvai point. Heureux moi-même et heureux mes petits collégiens, si j’avais pu leur mettre sous les yeux, en ce temps-là, Jésus en son temps de Daniel-Rops[1], livre unique, irremplaçable, qui m’a pleinement satisfait si l’on peut se satisfaire ici-bas dans cette investigation de l’Infini. Certains jours de plus beau temps, je prends une canne, et, mon livre sous le bras, je me dirige vers la « terre du bois » laquelle, enfants et même grandis, nous a toujours attirés par je ne sais quel mystère. Je vais m’asseoir au pied d’une colline légère que nous avions baptisée la « Petite maison », en souvenir d’une habitation qui s’y trouvait jadis. Là, à quelques pas de la grève, j’ai devant moi la baie de Vaudreuil, avec au fond, le clocher de l’église ; en arrière de moi, la forêt jusqu’au lac des Deux-Montagnes ; et, à ma droite, un pacage sous les ormes géants. Je m’assieds sur l’herbe, adossé à un orme qui s’y trouve encore. Quel lieu propice à la rêverie et à la méditation ! En ces heures d’après-midi et de soleil de juillet et d’août, la rivière ruisselle d’une lumière presque aveuglante. Poussée par le vent d’ouest, la vague chante sur les galets. Que d’autres heures se sont écoulées là dont le souvenir, encore aujourd’hui, m’enchante. Le soir, lorsque je m’arrache à ma lecture, que de fois je rêve de rebâtir, pour mon usage, la « Petite maison », tellement je me sens enveloppé par le charme de sa butte et de son paysage. Je rentre à la maison vers les cinq heures et demie. Ma mère me fait souper avant les autres. Chaque soir, après six heures, elle le sait, je prends la route du village à vingt arpents environ. Cette pauvre maman entreprend, durant les vacances, de « m’engraisser », comme elle disait. Je pèse alors le poids énorme de 116 livres. Tous les soirs, pour me redonner du poids, elle me prépare ou me fait préparer par ma jeune sœur

  1. Collection « Les grandes études historiques » (Paris, Fayard, 1944).