Page:Groulx - Mes mémoires tome II, 1971.djvu/187

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TROISIÈME VOLUME 1920-1928 183 Un jour de désenchantement, c’était en sa jeunesse, le voici qui pose tout à coup sa candidature au poste de conservateur de la Bibliothèque Municipale de Montréal. A cette nouvelle, grand émoi parmi ses admirateurs et amis. Cet homme s’en ira-t-il se fossiliser sur un rond de cuir ? Oubliera-t-il qu’il est taillé pour d’autres tâches ? Mis au courant, Jules Foumier, m’a-t-on ra¬ conté dans le temps, aurait dit: « Laissez-moi faire. Demain je vais lui dédier un article qui va le guérir à jamais de sa folle pen¬ sée. » L’article parut dans L’Action (23 octobre 1915). Article d’éloges, de fine moquerie, de raillerie cruelle. Foumier étalait pompeusement le Montpetit des grandes et délicieuses allocu¬ tions, coqueluche des dames et des gens de lettres, roi des dis¬ cours et des conférenciers; puis il le peignait s’en allant terminer sa carrière, enfoui entre des rayons de livres, dans l’existence d’un petit bourgeois en pantoufles. Foumier ne rata point son coup. H avait intitulé son article: « Monsieur Montpetit n’ac¬ ceptera pas ». Montpetit retira sa candidature. Un autre jour, son ami Athanase David se mit en tête de l’attirer dans la poli¬ tique. Montpetit parut à une assemblée à Sainte-Thérèse, dans le comté de Terrebonne. Il y prononça même un discours. Le lendemain, les critiques de pleuvoir sur l’orateur. Ce fut la fin de la carrière politique de Montpetit. A Paris où j’étais alors, Minville m’écrivait, fin de janvier 1931: « H s’en va dans la po¬ litique, vous le savez, et il souffre d’avance des coups qu’on lui portera. Pauvre pâte sans levain ! » Pour l’effroyable mangeuse d’hommes, Montpetit garda longtemps néanmoins un arrière- goût de secrètes tentations. Il eût grandement souhaité, je pense, un siège de sénateur à Ottawa. Et, à la vérité, on ne se défend pas de rêver à la fleur d’élégance qu’il eût jetée dans ce milieu de vieillards décrépis et d’hommes fossiles. Mais la démocratie n’a jamais eu plus qu’il ne faut le culte des supériorités. Montpetit n’avait jamais rien fait pour le parti. De quel droit pouvait-il en attendre quelque chose ? On lui préféra un monsieur quelcon¬ que, de nom reluisant qui, lui, pour le parti, avait combattu jus¬ que sur les tréteaux, son propre frère et qui, au reste, disait-on dans la coulisse, avait promis au vaniteux MacKenzie King d’écri¬ re sa biographie. Edouard Montpetit porta mal l’amère décep¬ tion. Il en souffrit jusqu’à la fin de sa vie. Atteint, en même temps, par une grave infirmité, ses épaules se courbèrent da¬