Page:Groulx - Mes mémoires tome II, 1971.djvu/268

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264 MES MÉMOIRES Ce premier soir il inaugurait un genre qui rappelait excellem¬ ment les causeries du presbytère. Assis près d’une petite table pla¬ cée au centre de l’estrade, il va parler comme eût fait un grand- père racontant une histoire sans autre action qu’un croisement de jambes, un déplacement du buste, des gestes d’avant-bras, une mi¬ mique ardente, souvent impayable, mais avec tout cela et rien que cela, tenant son auditoire rivé à lui, l’attachant, le charmant par le fond de son discours sans doute, le relief qu’il sait donner aux moindres faits, mais aussi par son admirable variété de tons, ce discours direct qui plonge dans l’esprit de l’auditeur, et encore par ses saillies, son habileté à manier l’émotion. Un véritable phénomène vital. Pendant ces dix conférences, un auditoire de 1,400, 1,500 personnes l’auront écouté une heure et demie, deux heures, sans jamais se lasser, n’en croyant pas leur montre ni l’heure tardive. A toutes les deux ou trois minutes jaillissaient un rire, un applaudissement. J’avais dit à quelques-uns de mes étu¬ diants: « Allez l’entendre. Plus tard vous regretterez peut-être d’avoir perdu cette occasion. » Ils revenaient éblouis, se disant: « Jamais nous n’avons entendu parler de cette façon ! » Et ils s’étonnaient de notre admiration modérée. « C’est que, leur disais- je, vous l’entendez pour la première fois. Vous n’avez pas d’autre image de l’homme. Nous, nous avons entendu un Bourassa en pleine force, en pleine possession de son extraordinaire talent. Ne vous étonnez pas que cette image, qui s’interpose en nos souve¬ nirs, fasse quelque peu tort au Bourassa d’aujourd’hui, encore mer¬ veilleux, mais tout de même vieilli. » Ce soir du 13 octobre 1943 *, je le remerciai après sa premiè¬ re causerie. Je croyais avoir perdu ce petit discours préparé sur quelques notes. Rumilly, qui l’a pris je ne sais où, en cite deux paragraphes à la page 780 de son Henri Bourassa. Je rappelai au conférencier nos souvenirs communs du presbytère du Mile End; j’évoquai le souvenir du discours de Notre-Dame, mais surtout le discours de 1905 au Monument National de Montréal, sur les éco¬ les de l’Ouest. Et je continuai:

  • Ce soir-là, le chanoine avait été appelé au chevet de sa mère mou¬

rante. Après beaucoup d’hésitation, craignant que l'on interprétât son geste comme une fuite, il ne s’y rendit qu’une fois Bourassa remercié. A son arrivée avec le Dr Jacques Genest, on lui apprit la mort de sa mère.