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mes mémoires

l’on veut, même son nationalisme ne gênaient ni ne déformaient en lui le ferme et fervent croyant. On n’aurait qu’à lire dans L’Action française (XV : 209-216) son compte rendu de la Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus de Gaétan Bernoville ; ou encore son discours prononcé au Congrès eucharistique international de Chicago, en 1926, sur « l’Eucharistie et les classes dirigeantes ». S’il remerciait Bernoville c’est qu’« en relatant la prodigieuse vie » de Thérèse Martin, l’écrivain avait indiqué « à la foule une étoile nouvelle pour se guider ». À Chicago, il pressait les dirigeants de ce monde de se remettre « à l’école de Jésus-Christ ». Et c’est, disait-il, « tout un renouveau qui s’ensuivra dans notre société américaine. Celle-ci retrouvera l’unité, l’unité dans ses idées, ses sentiments, ses efforts. »

Tel était bien Antonio Perrault : un homme qui aurait honoré la plus haute magistrature au Canada, qui y aurait figuré avec la plus brillante aisance et qu’on se serait empressé d’y porter si, en démocratie, le talent et la compétence comptaient pour quelque chose. Pour ma part, j’ai souvent remercié la Providence d’avoir dirigé vers notre groupe, presque aux jours mêmes où j’allais prendre la direction du mouvement, ce noble esprit, de large culture, et ce noble cœur dont les services et le dévouement me seraient irremplaçables. Et je ne puis oublier qu’en des circonstances critiques de ma carrière de professeur, deux fois son intrépide intervention sauva mon enseignement et la liberté de mon travail.

On a quelquefois reproché à Antonio Perrault son pessimisme. Avouerai-je qu’il me fut grandement utile par cet aspect même de son esprit ou de son caractère ? Il m’aida maintes fois à tempérer mes enthousiasmes trop prompts, à prendre une conscience plus solide du réel. Pessimiste, Perrault l’était, du reste, non par penchant au découragement, encore moins à la démission. Avec la plupart des guides de notre génération, nous étions de ceux qui croyaient en l’avenir canadien-français. Et, cet avenir, avec nos modestes moyens, nous essayions de le bâtir avec une attente fiévreuse. Notre école n’était pas une école de démolition ni de scepticisme national. Le pessimisme, c’était, chez Perrault, exigence trop aiguë de l’esprit, et surtout peut-être espoir trop confiant et trop souvent trompé dans les hommes, ces grands déce-