Page:Groulx - Mes mémoires tome II, 1971.djvu/389

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QUATRIÈME VOLUME 1920-1928 381 au destin de ces porteurs de lumière, phares perchés sur leur promontoire, à la crête d’un roc, au milieu d’un fleuve ou en pleine mer. Que savent-ils des naufrages dont Us ont préservé les hommes, des navires dont ils ont rectifié la route ? Que savent- ils même des songeries des poètes et des rêveurs qui, autour de leur œil lumineux, perdu dans les vents et les brumes, s’en sont venues voltiger, certains soirs, comme autant de somptueux pa¬ pillons de nuit ? Qu’est-U resté de l’Action française ? Quand j’essaie de défi¬ nir l’originalité de ce mouvement, il me semble que ce fut de ramasser en synthèse, une synthèse plus précise, étoffée, les idées éparses jetées dans l’esprit de la foule par Bourassa, Le Devoir, toute l’Ecole nationaliste. Ce fut encore de mettre au service de ces idées, pour obtenir qu’elles marchent, qu’elles vivent, qu’elles se réalisent dans les faits, à peu près tous les moyens de propa¬ gande. Mouvement qui m’a passionné à certaines heures, malgré les déboires, les déceptions que j’y ai essuyés. Qu’il est dur, dif¬ ficile de tirer de sa léthargie un petit peuple désaxé par une con¬ quête, empoisonné par les siens, surtout par ses politiciens, cour¬ tisans du conquérant: traîtres, peut-être inconscients, mais trou¬ peau de faméliques toujours prêts à tout sacrifier pour la gloriole d’un homme ou pour la mangeoire d’un parti ! Cependant je ne me séparai point sans chagrin de cette œuvre d’Action française. Je ne la vis point mourir sans beaucoup de peine. Par quoi serait-elle remplacée ? Impossible pour moi d’ou¬ blier ces dix ans où un groupe d’hommes avaient librement, gra¬ tuitement donné le meilleur d’eux-mêmes. Pouvais-je oublier, entre bien d’autres souvenirs, ces soirs où, après nos réunions et nos discussions parfois vives à l’immeuble de la rue Saint- Denis, je remontais à pied, vers le presbytère du Mile End, seul avec Antonio Perrault ? Perrault était celui-là du groupe avec qui, sur tous nos problèmes, je me sentais le plus par¬ faitement d’accord. Il se faisait tard; sur la rue presque solitaire, nous pouvions échanger, dans la grande intimité, idées et sen¬ timents. Que nous l’aimions notre petit pays ! Que nous étions loin du scepticisme, du mépris hautain des jeunes générations d’aujourd’hui si affreusement déboussolées ! Notre petit pays français et catholique, c’était, pour nous, une réalité riche, l’es¬