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PASSAGE DE L’HOMME

quefois, surtout dans la dernière semaine, de demander une Chose des Iles et de la caresser en fermant les paupières. Le dernier jour, il dit à l’Homme, qui était assis à son chevet : « Peut-être, l’Homme, que je verrai les Iles avant vous. Peut-être que les Iles… » Et il sourit, sans achever sa phrase.

Le Père était donc là, allongé sur le lit. C’était l’automne. Nous étions debout dans la grande chambre, le chien était au milieu de nous, et nous regardait, et regardait aussi le Père. Un curieux silence nous gagnait. J’avais connu, près de l’Homme, au soir tombant, devant le ciel, de beaux silences qui nous emmenaient loin, mais on gardait toujours, au milieu de ces silences, le sentiment d’être quelqu’un. Cette fois, je ne savais plus rien. Le Père, la Mère, l’Homme, Claire, le chien, la maison, tout avait disparu. J’étais une petite chose toute traversée du monde. Mais non, ce n’était même pas cela. Après la mort, Monsieur, on doit exister pareillement. Quand je m’éveillai de ce silence, il y avait dans la grande chambre quelques voisins, et deux fillettes se tenaient à l’embrasure de la porte, les yeux rougis et n’osant entrer. Et l’Homme parlait. Il gardait les yeux baissés, et ce qu’il disait, c’était comme une prière. À Celui des Hauts, il avait parlé sem-