Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/128

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V

Un demi-jour éclairait l’appartement, et les rideaux bien fermés n’y laissaient entrer qu’une lumière douce et paisible. Un homme s’y promenait à grands pas. C’était un vieillard, il paraissait avoir des pensées qui lui remuaient fortement l’âme, il allait à sa table et y prenait une épèe nue, qu’il examinait avec répugnance ; tantôt il allait vers le fond, ou était tendu un ëtrge rideau noir autour duquel venaient bourdonner les mouches.

Il faisait frais dans cette chambre et l’on y sentait même quelque chose d’humide et de sépulcral, semblable à l’odeur d’un amphithéâtre de dissection. Enfin il s’arrêta tout à coup et frappant du pied avec colère :

— Oh ! oui, oui, que justice se fasse ! ll le faut, le sang du juste crie vengeance vers nous ; en bien, veneance. g Et il ordonna à un de ses valets d’appeler Garcia. Ses lèvres étaient blanches et ridées comme quelqu’un qui sort d’un accès de fièvre.

Garcia arriva bientôt, et ses cheveux noirs, rejetès en arrière, laissaient voir un front pâle où la malédiction de Dieu semblait empreinte.

— Vous m’avez demandé, mon père ? dit-il en entrant. — Oui. Ah ! tu es déjà en toilette ? tu as changé d’habit ? ce ne sont pas ceux que tu portais hier ; les taches se font bien voir sur un vêtement noir, n’est-ce pas, Garcia ? Tes doigts sont humides ; oh ! tu as bien lavé tes mains, tu t’es parfumé les cheveux. — Mais pourquoi ces questions, mon pîre ? — Pourquoi ?Ah Garcia, mon fils !... ’est-ce pas, sur mon honneur, que la chasse est un royal plaisir ?