Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/226

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faut pour aimer et avoir l’âme navrée d’un feu brûlant, et puis ne pouvoir éteindre le volcan qui vous consume, ni briser ce lien qui vous attache ! être là, attaché à un roc aride, la soif à la gorge, comme Prométhée, voir sur son ventre un vautour qui vous dévore, et ne pouvoir, dans sa colère, le serrer de ses deux mains et l’ècraser ! « Oh ! pourquoi, se demandait Djalioh dans son amère douleur, la tête baissée, pendant que la valse courait et tourbillonnait, folle de plaisir, que les femmes dansaient et que la musique vibrait en chantant, pourquoi donc ne suis-je pas comme tout cela, heureux, dansant ? pourquoi suis-je laid comme cela et pourquoi ces femmes ne le sont-elles pas ? pourquoi fuient-elles quand je souris ? pourquoi donc je souffre ainsi et je m’ennuie et je me hais moi-même ? Oh ! si je pouvais la prendre, elle, et puis déchirer tous les habits qui la couvrent, mettre en pièces et en morceaux les voiles qui la cachent, et puis la prendre dans mes deux bras, fuir avec elle bien loin, à travers les bois, les prés, les prairies, traverser les mers et enfin arriver à l’ombre d’un palmier, et puis là, la regarder bien longtemps et faire qu’elle me regarde aussi, qu’elle me saisisse de ses deux bras nus, et puis… ah!… », et il pleurait de rage.

Les lampes s’éteignaient, la pendule sonna cinq heures, on entendit quelques voitures qui s’arrêtaient, et puis danseurs et danseuses prirent leurs vêtements et partirent, les valets fermèrent les auvents et sortirent.

Djalioh était resté à sa place, et quand il releva la tête, tout avait disparu ; les femmes, la danse et les sons, tout s’était envolé, et la dernière lampe pétillait encore dans quelques gouttes d’huile qui lui restaient à vivre.

En ce moment-là l’aube apparut à l’horizon derrière les tilleuls.