Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/229

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et des cris de volupté ; il voyait jusqu’aux draps qu’ils tordaient dans leurs étreintes, jusqu’aux fleurs qui étaient sur les tables et les tapis et les meubles, et tout enfin qui était là, et quand il reportait la vue sur lui, entouré des arbres, marchant seul sur l’herbe et les branches cassées, il tremblait ; il comprenait aussi la distance immense qui l’en séparait, et quand il en venait à se demander pourquoi tout cela était ainsi, alors une barrière infranchissable se présentait devant lui, et un voile noir obscurcissait sa pensée.

Pourquoi Adèle n’était-elle pas à lui ? Oh ! s’il l’avait, comme il serait heureux de la tenir dans ses bras, de reposer sa tête sur sa poitrine, et de la couvrir de ses baisers brûlants ! et il pleurait en sanglotant.

Oh ! s’il avait su, comme nous autres hommes, comment la vie, quand elle vous obsède, s’en va et part vite avec la gâchette d’un pistolet, s’il avait su que pour six sols un homme est heureux, et que la rivière engloutit bien les morts !… mais non ! le malheur est dans l’ordre de la nature, elle nous a donné le sentiment de l’existence pour le garder plus longtemps.

Il arriva bientôt aux bords de l’étang, les cygnes s’y jouaient avec leurs petits, ils glissaient sur le cristal, les ailes ouvertes et le cou replié sur le dos ; les plus gros, le mâle et la femelle, nageaient ensemble au courant rapide de la petite riviére qui traversait l’étang ; de temps en temps ils tournaient l’un vers l’autre leur long cou blanc et se regardaient en nageant, puis ils revenaient derrière eux, se plongeaient dans l’eau et battaient de l’aile sur la surface de l’eau qui se trouvait agitée de leurs jeux, lorsque leur poitrine s’avançait comme la roue d’une nacelle.

Djalioh contempla la grâce de leurs mouvements et la beauté de leurs formes, il se demanda pourquoi il n’était pas cygne, et beau comme ces animaux ; lorsqu’il s’approchait de quelqu’un, on s’enfuyait, on le méprisait parmi les hommes ; que n’était-il donc beau