Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/241

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PASSION ET VERTU[1]


CONTE PHILOSOPHIQUE.


Peux-tu parler de ce que tu ne sens point.
Shakespeare, Roméo et Juliette, acte III, scène V.



I


Elle l’avait déjà vu, je crois, deux fois ; la première, dans un bal chez le ministre, la seconde au Français, et, quoiqu’il ne fût ni un homme supérieur ni un bel homme, elle pensait souvent à lui, lorsque, le soir, après avoir soufflé sa lampe, elle restait souvent quelques instants rêveuse, les cheveux épars sur ses seins nus, la tête tournée vers la fenêtre où la nuit jetait une clarté blafarde, les bras hors de sa couche, et l’âme flottant entre des émotions hideuses et vagues, comme ces sons confus qui s’élèvent dans les champs par les soirées d’automne.

Loin d’être une de ces âmes d’exception comme il y en a dans les livres et dans les drames, c’était un cœur sec, un esprit juste, et, par-dessus tout cela, un chimiste. Mais il possédait à fond cette théorie de séductions, ces principes, ces règles, le chic enfin, pour employer le mot vrai et vulgaire, par lesquels un habile homme en arrive à ses fins.

Ce n’est plus cette méthode pastorale à la Louis XV, dont la première leçon commence par les soupirs, la seconde par les billets doux et continue ainsi jusqu’au dénouement, science si bien exposée dans Faubas,

  1. 10 décembre 1837