Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/246

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matin, sans que son mari y soit, seule, abandonnée à votre délicatesse.

— Oui, si je vous aime à mon tour, il faudra que je ne vous aime plus parce qu’il le faudra, et rien de plus ; mais cela est-il sensé et juste ?

— Ah ! vous raisonnez à merveille, mon cher ami, dit Mazza en penchant sa tête sur son épaule gauche et en faisant tourner dans ses doigts un étui d’ivoire.

Une mèche de ses cheveux se dénoua et tomba sur ses joues, elle la rejeta par derrière avec un geste de la tête plein de grâce et de brusquerie. Plusieurs fois Ernest se leva, prit son chapeau comme s’il allait sortir, puis il se rasseyait et reprenait ses causeries.

Souvent ils s’interrompaient tous deux et se regardaient longtemps en silence, respirant à peine, ivres et contents de leurs regards et de leurs soupirs, puis ils souriaient.

Un moment, quand Mazza vit Ernest à ses pieds, affaissé sur le tapis de sa chambre, quand elle vit sa tête posée sur ses genoux, les cheveux en arrière, ses yeux tout près de sa poitrine, et son front blanc et sans ride qui était là devant sa bouche, elle crut qu’elle allait défaillir de bonheur et d’amour, elle crut qu’elle allait prendre sa tête dans ses bras, la presser sur son cœur et la couvrir de ses baisers.

— Demain, je vous écrirai, lui dit Ernest.

— Adieu !

Et il sortit.

Mazza resta l’âme indécise et toute flottante entre des oppressions étranges, des ressentiments vagues, des rêveries indicibles ; la nuit elle se réveilla, la lampe brûlait et jetait au plafond un disque lumineux qui tremblait en vacillant sur lui-même, comme l’œil d’un damné qui vous regarde ; elle resta longtemps, jusqu’au jour, à écouter les heures qui sonnaient à toutes les cloches, à entendre tous les bruits de la nuit, la pluie qui tombe et bat les murs, et les vents qui