Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/247

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soufflent et tourbillonnent dans les ténèbres, les vitres qui tremblent, le bois du lit qui criait à tous les mouvements qu’elle lui donnait en se retournant sur ses matelas, agitée qu’elle était par des pensées accablantes et des images terribles, qui l’enveloppaient tout entière en la roulant dans ses draps.

Qui n’a ressenti, dans des heures de fièvre et de délire, ces mouvements intimes du cœur ? ces convulsions d’une âme qui s’agite et se tord sans cesse sous des pensées indéfinissables, tant elles sont pleines tout à la fois de tourments et de voluptés, vagues d’abord et indécises comme un fantôme ? cette pensée bientôt se consolide et s’arrête, prend une forme et un corps, elle devient une image, et une image qui vous fait pleurer et gémir. Qui n’a donc jamais vu, dans des nuits chaudes et ardentes, quand la peau brûle et que l’insomnie vous ronge, assise aux pieds de votre couche une figure pâle et rêveuse, et qui vous regarde tristement ? ou bien elle apparaît dans des habits de fête, si vous l’avez vue danser dans un bal, ou entourée de voiles noirs, pleurante ; et vous vous rappelez ses paroles, le son de sa voix, la langueur de ses yeux.

Pauvre Mazza ! pour la première fois elle sentit qu’elle aimait, que cela allait devenir un besoin, puis un délire du cœur, une rage ; mais dans sa naïveté et son ignorance, elle se traça bien vite un avenir heureux, une existence paisible où la passion lui donnerait la joie, et la volupté le bonheur.

En effet, ne pourra-t-elle vivre contente dans les bras de celui qu’elle aime et tromper son mari ? « Qu’est-ce que tout cela ? se disait-elle auprès de l’amour » ; elle souhaitait cependant de ce délire du cœur et s’y plongeait de plus en plus, comme ceux qui s’enivrent avec plaisir et que les boissons brûlent. Oh ! qu’elles sont poignantes et amères, il est vrai, ces palpitations du cœur, les angoisses de l’âme, entre un monde de vertu qui s’en va et un avenir d’amour qui arrive.