Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/187

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double aspect : l’esprit de fornication et l’esprit de destruction.

Aucun des deux ne m’épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens éternel.

Ainsi la mort n’est qu’une illusion, un voile, masquant par endroits la continuité de la vie. Mais la substance étant unique, pourquoi les formes sont-elles variées ?

Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de la matière et de la pensée, en quoi l’Être consiste !

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j’ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des formes d’esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux dépassant toute conception…

Et en face, de l’autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît.
Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche sur le ventre.
Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de dragon se frappant les ailes, la chimère aux yeux verts tournoie, aboie.
Les anneaux de sa chevelure, rejetés d’un côté, s’entremêlent aux poils de ses reins, et de l’autre ils pendent jusque sur le sable et remuent au balancement de tout son corps.
Le Sphinx
est immobile, et regarde la Chimère :

Ici, Chimère ; arrête-toi !