Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/325

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comme j’avais peur, je l’ai mis dans ma poche ; comme ma poche n’était pas sûre, je l’ai placé dans mon linge, je le sens là qui me touche la peau ; je voudrais l’y coudre, le faire entrer dans ma chair, l’encoffrer dans mon coeur, être argent moi-même ! Multiple comme l’action, je voudrais vivre en tout pour rapporer de chaque chose quelque chose. Que n’ai-je des facultés aspiratoires, afin de pomper à moi la substance et d’extraire de l’absolu même une valeur numérique ! à quoi servent les étoiles ? J’ai envie d’arracher la lune quand je la vois briller toute ronde, et à quelque jour, j’espère bien, j’attraperai les rayons du soleil pour les fondre en pièces d’or. La Colère. Que la foudre tombe, que la terre s’ouvre, que le feu brûle ! Que je casse ! Que je broie ! Que je tue ! Je veux des monts incendiés à rouler sur les villes, des haches d’armes qui tranchent le granit, des mases de géant à écraser la terre. Tout se brise quand j’y touche, et je reste seule avec moi-même, rugissante dans ma violence. Il me faut, Satan, d’autres choses à frapper. élargis ma poitrine, enfle ma voix, frotte mes muscles avec un vinaigre distillé par la haine, car j’ai des défaillances inattendues et je tombe souvent en faiblesse au sourire de la luxure ou aux séductions de l’avarice ; bouche-moi les oreilles avec du plomb, brûle-moi le coeur avec du fer. Mais non, injurie-moi, irrite-moi, frappe-moi, tu verras… et va-t’en, pour que je coure après toi les poings levés, et que je sente le coeur qui me bondisse sous les côtes. C’est là le moment que j’aime, quand je lève le bras pour frapper et que mon être tout entier passe dans ma force déployée et se lasse avec elle, comme une flèche qui part. Que l’on m’irrite par le conseil, que l’on m’exaspère par l’injure ! Où est la proie, l’ennemi, l’obstacle ? Il me semble que j’ai l’océan dans ma poitrine, des fureurs s’entrechoquent, des tempêtes subites soulèvent l’écume au-dessus de moi-même, et je frémis comme la falaise au battement des marées. La Paresse bâillant. Hah ! Hah ! Assez lassée pour jouir du repos, dormant à demi pour goûter le sommeil, sur un mol édredon, au souffle d’une brise, ne faisant rien… hah ! Hah ! Hah ! Elle s’endort. Les péchés capitaux la regardent dormir, la luxure pousse des gémissements sourds.