Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/326

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


La Luxure gémit. Je voudrais jouir longtemps, éternellement plus fort, et, comme dans un gouffre qui n’en finirait pas, sentir que je descends toujours dans la volupté sans fond, qu’elle se creuse sous moi, qu’elle grandit, qu’elle m’enveloppe et m’y plonger, m’y noyer, m’y perdre. Encore ! Encore ! Plus loin ! Plus loin ! Plus avant ! Quand aurai-je ce que j’attends ? Quand saisirai-je donc ce que j’effleure ? Je ne sais où se trouve cette chose vague qu’il me semble poursuivre à travers la possession même, car le bonheur que j’ai n’est pas le bonheur que j’attends ; il doit y avoir une autre ivresse dans l’ivresse, et j’entrevois par les fissures du plaisir, comme par la fente d’une porte, des perspectives prolongées dont les rayonnements m’éblouissent, rayons d’un soleil vague dont la chaleur m’enflamme. L’inquiétude me tourmente, la curiosité me ronge. Sur quoi verser ma flamme ? Comment l’éteindre, ou plutôt comment faire qu’elle s’étende ? J’ai envahi chaque membre du corps, je l’ai tourné à mon usage ; pas un cheveu des chevelures, pas un pli du ventre, pas un atome de la chair que je n’aie convoité, humé, baisé ; j’assemble dans ma concupiscence ce qui m’a plu, ce qui me plaira, le regret, l’espoir, le rêve et le souvenir. Comme la louve du Iupanar accroupie sous sa lanterne et qui fait signe aux passants, j’appelle à moi les laids et les beaux, les décrépits et les jeunes, les noirs et les blonds ; j’adore les vierges, les coeurs naïfs, la viande fraîche, mais je raffole aussi des maturités corrompues, des teints verts, des pâleurs malsaines, des fétides odeurs. J’aime le sang, j’aime les larmes, j’aime la gaieté, j’aime la tristesse ; il me faut des robes longues cachant les pieds, un jupon court qui montre le mollet, un torse nu pour voir tout à la fois. Sur les têtes je darde mes yeux ; mon âme se fondant de désir va s’y verser entière, et coule dessus comme une pommade liquide ; j’organise ma joie, je me fais des peintures, je m’étale des poses ; mes mains d’elles-mêmes se ferment à vide, chatouillées comme par des contacts mous ; je m’écrase sous des pressions, je me frotte, je me vautre, je hume le poil en sueur, je sens le glissement des chairs, le délire qui monte ; puis au fond des prunelles, lorsque, tout agrandies, elles se tiennent fixes sur moi, entre le tissu de la peau quand j’en compte les grains, dans ma joie pleine, quand elle s’épanche si large qu’elle m’emplit la gorge et me colle aux gencives, pour assouvir mon besoin je fouille encore. Oh ! Si j’étais débordante comme les fleuves, odorante comme les fleurs, circulant comme l’air, j’inonderais, j’enivrerais, je pénétrerais ! …