Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/403

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est sur leurs genoux ; à côté d’eux, dans des auges de porphyre, les femmes qu’ils ont aimées nagent avec leurs habits dans des liquides inconnus. Dans des salles constellées d’étoiles leurs trésors sont ranés par losanges, par tas et par pyramides ; il y a des lingots qu’on soulèverait avec des leviers, des tonnes pleines d’or, des bassins d’argent qui renferment des diamants. Je suis le gardien de ces merveilles monstrueuses : debout sur les collines chenues, la croupe adossée à la porte du souterrain, la griffe en l’air et veillant jour et nuit, sans cesse, j’épie pour les dévorer ceux qui voudraient venir. C’est un pays blanchâtre, sans verdure et sans rivière, garni de précipices, immobile et ravagé ; le cil noir s’étend sur la vallée, où les ossements des voyageurs s’égrènent en poussière. Cependant si tu veux… Le Phénix planant, arrête son vol ; il a des ailes d’or et deux étoiles à la place des yeux. Là-haut… il renverse son col et montre le ciel. Là-haut est ma demeure, j’y monte sur un rayon de soleil, au milieu des feux célestes je traverse les firmaments ; je vois passer les météores, les planètes faire leur danse avec les satellites qu’elles conduisent ; je suis, sur l’azur, les sillons argentins de la voie lactée répandue, et j’effleure de l’aile des plages lumineuses où je vais becquetant des étoiles. Quand je suis fatigué, je me couche dans la lune en courbant mon corps selon sa forme ovale. Poussée par les brises, elle me porte assoupi, et j’achève de m’endormir à son bercement monotone. Parfois je la serre dans mes griffes ou la prends à mon bec, et à grands coups d’aile je la traîne par les espaces ; c’est alors qu’elle court si vite, s’arrêtant sur les sommets, descendant les vallées, sautant les ruisseaux, comme une chèvre vagabonde qui broute en liberté dans sa vaste plaine bleue. Durant les calmes nuits as-tu v sur la mer rouler parmi les flots les paillettes d’or de ma queue qui plongeait dans l’eau ? Mais quand les jours sont accomplis, quand les astres tournent lentement sur leurs essieux usés, et que la flamme des soleils ne peut plus réchauffer mon sang appauvri, je vais dans l’Yémen prendre la myrrhe fraîche, dont je fais mon nid funèbre que je dépose en un lieu solitaire, révélé par mes ancêtres. Alors je ferme mes plumes et je me mets à mourir. La pluie d’équinoxe tombant sur ma cendre la mêle au parfum tiède encore ; il tressaille, il se gonfle, un ver informe paraît dans la poudre grise, il lui vient des ailes, il lève la tête, il s’envole, c’est le phénix,