Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/404

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fils ressuscité du père ; il entonne dans l’immensité l’hymne de la vie éternelle. Des astres nouveaux s’ouvrent au sein des cieux ; un soleil plus jeune éclaire un monde plus fort, et les sphères paresseuses se remettent à tourner. Le phénix fait des cercles enflammés autour de la tête de saint Antoine, il tombe des gouttes de feu, des étincelles jaillissent ; d’autres animaux arrivent, vipères, chats-huants, hiboux, serpents à triple dard, bêtes cornues, monstres ventrus. Le Cochon. Que je suis malade ! Comme je souffre ! Qu’ils me tourmentent ! Ils sont tous déchaînés contre moi. Oh ! La la ! Ah ! Ah ! Ah ! Il court de côté et d’autre pour échapper aux animaux qui le poursuivent. Je suis brûlé, asphyxié, étranglé ; je crève de toutes les façons, on me tire la queue, on me déchire les oreilles, on me perce le ventre, on me crache du venin dans l’oeil, on me lance des cailloux, on m’abîme, on m’écorche le dos, et j’ai un aspic qui me mord la verge !

ANTOINE

pleurant. Mon pauvre cochon ! Mon pauvre cochon ! Le Basilique gigantesque serpent violet à crête trilobée, s’avançant droit en l’air. Prends garde ! Tu vas tomber dans ma gueule ; tout y entre, car je suis le fascinateur, l’irrésistibl péril, le dévorateur universel. Si j’avance dans les fleuves, l’eau bouillonne, les rochers où je me pose éclatent, les arbres où je m’enroule s’enflamment, la glace se fond sous mon regard, et quand je passe dans les cimetières, les os des morts se mettent à sauter dans leurs tombeaux comme des marrons dans la poêle. Et ce n’est pas parce que j’ai faim, c’est parce que j’ai soif que je dévore ainsi. Moi-même je suis brûlé sans relâche, et je cherche partout quelque chose pour me rafraîchir. Ainsi j’ai bu, sans m’en trouver mieux, l’eau des rivières, la rosée des prairies, la sève des plantes, le sang des bêtes ; rien n’y fait. J’ai beau boire des larmes, du soufre, du vitriol, du vin et de la lave, j’ai toujours soif, je suis feu, je bois du feu, mais le feu me fait mal, mais le feu m’attire… tiens ! ça me reprend, il faut que j’avale ta moelle et que je pompe ton coeur ; je n’ai qu’à aspirer, il va