Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/405

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venir de lui-même. J’ai deux dents, une en haut, une en bas, tu vas sentir comme ça pince bien au coeur… au coeur… le basilique ouvre la gueule et fait une vaste aspiration, qui attire la poussière, les insectes et les animaux, tel qu’un courant d’air irrésistible ; la robe d’Antoine claque au vent comme un drapeau, il se cramponne des pieds tant qu’il peut pour ne pas succomber. Des moucherons bourdonnent, les serpents sifflent, les bêtes féroces aboient, de grosses lucioles brillent par terre ; on entend bruire des mâchoires, sonner des écailles, renifler des narines. Le Martichoras lion de couleur cinabre, à figure humaine ; il a trois rangées de dents en forme de peigne, une queue de scorpion et des yeux glauques. Je cours après les hommes, je les saisis aux reins, je bats leur tête contre les rochers jusqu’à ce que la cervelle en saute, je la mange tout seul, à mon aise, allongé sur leur cadavre, me léchant les babines dans la fosse où j’habite. Ils ont cru, en entendant un bruit de flûte et de trompette, que c’était sans doute quelque cohorte guerrière qui passait au loin en poussant des fanfares ; puis ils se sont approchés pour voir. Pas du tout ! C’était moi qui hurlais pour les faire venir. Alors je les déchire avec mes ongles, je les étouffe avec ma queue, je les dévore avec mes dents ; mes ongles sont tordus en vrilles, ils restent dans les chairs, mais il m’en repousse d’autres au bout des pattes ; mes dents sont taillées en scie, elles cassent la pierre, coupent le bois, traversent le marbre ; ma queue, que je dresse, abaisse, contourne, étends, est garnie de dards aigus que je lance à droite, à gauche, en avant, en arrière ; ils traversent les boucliers, pénètren les murailles, sont envenimés comme la dent des crotales, plus rapdes que des phalariques. Le martichoras déploie ses ongles, grince des dents, et jette les épines de sa queue qui se suivent en fusées. Antoine, sans parler, sans remuer, reste fixe à écouter toutes ces voix diverses et à regarder toutes ces figures. Le Catoblepas corps de taureau, terminé par une tête de sanglier, si pesante qu’elle tombe à terre et qu’il ne peut la bouger ; un cou mince et flasque comme un boyau vidé la rattache à ses épaules ; une crinière cendrée à poils durs lui couvre le visage ; il est couché sur le ventre, le groin dans le sable ; on lui voit à peine le bout de ses pieds, qui paraissent être tout au plus des rudiments informes. Me dérange qui voudra ! Je ne bouge. Toujours je reste ainsi, à sentir sur mon dos la chaleur cuisante du soleil et sous mon