Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/406

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ventre la chaleur douce de la terre ; ma tête est si lourde que je ne peux la lever, je la roule au bout de mon cou ; la mâchoire entr’ouverte j’arrache les herbes vénéneuses arrosées de mon haleine, cela fait autour de moi un demi-cercle pâle ; mais je mange si lentement qu’elles ont le temps de repousser d’un côté pendant que je suis à brouter l’autre. Une fois pourtant, à force de me lécher les pieds, je meles suis dévorés sans m’en apercevoir. Personne n’a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes paupières, Antoine, mes paupières grasses, et que tu aperçusses mes prunelles, ne fût-ce que l’instant d’un éclair, de suite tu mourrais !

ANTOINE.

Oh ! Oh ! Celui-là ! La voix lui manque. Eh bien ? Un long silence. Si j’allais avoir envie de les regarder, ces yeux ! … pas maitenant, non… mais si l’envie m’en prenait pourtant ? Songer qu’il ne faut qu’une minute, la tentation d’un instant, l’épaisseur d’un cheveu ! Oh ! Oh ! Non, non, non ! … mais… mais c’est qu’elle me vient, il me semble ? Ah ! J’en ai envie, et il va… oh ! … quoi ? … qu’est-ce ? J’entends des grandes eaux qui se précipitent, un vent salé sèche la sueur de mon front, il me semble que l’on marche sur des coquilles. Il voit venir à lui des crabes aux pinces crochues, des oursins garnis de piquants, des dauphins verts, des poissons endentés ouvrant la bouche et roulant des yeux, s’avançant sur leurs barbes, de grandes huîtres qui bâillent en faisant crier la charnière de leurs coquilles, des seiches crachant leur liqueur noire, des cétacés soufflant par leurs évents, des cornes d’Ammon se déroulant comme des câbles, et des quadrupèdes couverts de poils glauques, qui se dandinent avec lenteur en balançant sur leurs têtes des goémons humides. çà et là des phosphorescences verdâtres sautillent entre les plis des nageoires, au bord des ouïes palpitantes, sur la crête tranchante des dos, bordent comme des cercles le tour des valves rondes, pendent à la moustache des phoques, ou traînent par terre comme de grandes lignes d’émeraude enflammées qui s’entre-croisent. Les Bêtes De La Mer. Elles respirent bruyamment. Nous sommes essoufflées d’avoir gravi la montagne pour arriver jusqu’ici ; la poussière de la route a sali nos écailles, et nous