Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/431

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La main… le doigt seulement… le bout de l’ongle. Antoine retire sa main de dessous son aisselle et l’avance lentement vers la mort… reculant tout à coup. Mais… es-tu bien la mort vraiment ? Si ton visage mentait ? Si je ne faisais que changer d’existence par hasard ? Si là-bas j’allais avoir un autre corps, que j’eusse une autre âme aussi, ou la même ? Que sais-je ? Oh ! Non, tu es le néant, n’est-ce pas ? Le vrai néant ; il n’y a rien sans doute, c’est tout noir, hein ? Et puis c’est tout. La Mort. Oui, c’est tout, c’est la fin, c’est le fond. Si vieille que soit l’étoffe de mon manteau, le jour ne passe pas au travers ; je le mettrai par-dessus ta tête, je te clouerai là dedans. Elle lui montre le cercueil. Et alors tu auras vécu pour tous les millions d’années qui suivront et pour l’éternité infinie qui suivra. Et quand ce bois sera usé, quand ce linge sera pourri, il y aura longtemps que ce peu qui restait de toi jadis ne sera même plus. Je suis la consolatrice, l’endormeuse ; comme on fait au petit enfant qui a bien couru toute la journée, je couche le genre humain dans son berceau et je souffle la lumière ; les désespérés, les fatigués, les ennuyés, j’ai arrêté leurs pleurs, reposé leurs lassitudes, clos le bâillement de leur bouche, et comblé le vide qu’ils avaient ; ceux qui regrettaient ne regrettent point, ceux qui étaient dans l’attente ne s’impatientent plus ; insensible, anéanti, dissous, plus évaporé que la rosée d’hier, plus effacé que le pas de l’autruche sur le sable, plus nul qu’un écho perdu…

ANTOINE.

Oh ! Ton haleine me souffle au visage, tu as des odeurs de néant qui font défaillir mon âme. La Mort. Viens, j’ai des baisers sans bruit, des caresses à n’en plus finir, un lit si mou qu’on ne le sent pas, ma pamoison est éternelle. Viens ! Je suis silencieuse, je suis douce, je contiens ce qui a vécu sous le soleil et des soleils et des mondes tous à l’aise, sans qu’ils soient gênés d’être nombreux, car la table s’allonge à mesure qu’affluent les voyageurs, et personne ne se plaint de n’avoir pu trouver sa place ; tu seras là-bas sans âge, sans mémoire, sans passé, sans avenir, aussi jeune que les plus jeunes,