Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/441

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Sa carrière est trouvée, son nom est tout fait, et il sera fort considéré du maçon si vous le recouvrez d’un beau tombeau. Elle est charmante, la mariée, avec son grand voile et ses souliers blancs ! Les conviés s’épanouissent, le marié se rengorge ; on se promet bien des choses et l’on dit bien des sottises ; les fleurs sont fraîches, le lit défait, l’émotion toute prête. Voici l’heure où l’on va froisser les dentelles. Qui va venir pour délacer la belle fille ? Moi ! " va-t’en, vilaine ! Crie-t-elle toute effarée, va-t’en, va-t’en, j’ai peur de toi ! Ne vois-tu pas que ma famille me chérit, qe j’adore mon époux, qu’il faut que je vive enfin ? -n’y prends garde, les violons chantent, personne ne le sait, on ne s’en apercevra pas. -oh ! Non ! Pas encore ! Que deviendra ma mère si je meurs aujourd’hui ? -elle te suivra, ta mère. -que deviendra mon frère ? -il se consolera, sois tranquille. -et mes compagnes si dévouées, et tous mes amis qui sont là, cet époux si beau que je n’ai pas embrassé ? -pour le consoler de toi, d’autres l’embrasseront ; tes compagnes à leur tour s’occuperont du tousseau de leur mariage, et les gens de la noce iront demain à d’autres noces. " bée ! Bée ! Fait le petit enfant qui voit ma figure entre les rideaux de son berceau, il appelle sa maman, il se ratatine dans ses draps, il sanglote. " oh ! Oh ! Quoi ? Tu veux me prendre ? -oui, marmot, tout comme j’ai pris ton grand-papa. -oh ! Oh ! Oh ! Moi qui suis si jeune ! -pas plus que ton oiseau qui s’est étranglé dans les barreaux de sa cage. -moi qui n’ai fait de mal à personne ! -ta poupée cassée ce matin était bien douce aussi. -oh ! Oh ! Oh ! J’ai les yeux bleus, la chair rose, je sens bon, je commence à dire mille petites choses gentilles. Oh ! Oh ! Je t’en prie, je veux encore mettre ma robe brodée des dimanches, je veux jouer sur le gazon, je veux manger de la crème. Oh ! Oh ! " je lui touche le front, il s’apaise, la mère s’approche. " comme il dort bien, mon bel enfant ! Allez-vous-en donc, vilaines mouches ! " elle les chasse avec son mouchoir. " il ne se réveille pas, c’est singulier ! " elle le touche, il est froid. " comment ? Oh ! Ce n’est pas possible ! Allons donc, il riait tout à l’heure ! -mais oui, c’est possible. -mon enfant ! Mon enfant ! N’y en avait-il pas d’autres ? Miséricorde ! à qui la faute ? à la nourrice, au médecin, au feu, à l’eau, au courant d’air. " elle crie, elle se désespère, elle se tord ; le papa rentre de la ville, il est fort étonné ; les domestiques sont troublés, on en cause chez les voisins. Hah ! Hah ! Hah ! La mort rit. C’est ainsi que ça se passe. Hah ! Hah ! Hah ! Elle rit si fort que son linceul en tombe des épaules.