Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/442

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La Luxure de son côté s’agite tellement que les roses de son front s’éparpillent. Ha ! Ha ! D’autres choses se passent aussi. Le magistrat sous sa robe rouge rumine des pensées d’adultère, le savant qui méditait court au lupanar, le matelot dans sa cabine s’écore de ses deux pieds et se pâme de volupté au milieu des flots qui battent son navire ; le prêtre à l’autel tremble de luxure en versant à boire dans le calice de Jésus-Christ, il attire la pénitente dans la fraîche sacristie ; l’embaumeur d’égypte, poussant au verrou la porte des salles basses, se rue comme un tigre sur le corps des belles femmes mortes. Toi, la mort, quand tu vas la nuit dans les villes silencieuses et que tu regardes les maisons closes, cherchant au hasard dans laquelle tu entreras, as-tu entendu, as-tu vu, as-tu flairé les baisers qui sonnaient, les membres qui se tordaient, la sueur des lits qui s’émanait dans l’ombre ? Soufflant sous leurs bonnets, les époux sont accouplés ; la vierge émue se réveille dans son rêve, le fils de la maison s’échappe comme un voleur, le palefrenier tient la servante, la chienne dans sa loge appelle le mâle qui aboie par les carrefours. Matrones au front voilé, vieillards sur leurs béquilles, adolescents aux longues chevelures, princes dans leurs palais, voyageurs au désert, esclaves au moulin, courtisanes au théâtre, tous sont à moi, vivent par moi, pensent à moi. Depuis les curiosités de l’enfance jusqu’aux saletés des décrépits, depuis l’amoureux dont le coeur palpite à des frôlements dans les herbes, jusqu’à celui qui a besoin pour son plaisir d’écartèlements et d’aiguillons, je suis la fatalité de l’existence, je possède les êtres, qu’ils se débattent ou qu’ils veuillent. Est-ce que l’on me résiste ? Est-ce que l’on m’évite ? Qui peut me vaincre ? Ce n’est pas toi, toujours ! Elle se précipite sur saint Antoine. La mort, pour l’arrêter, la saisit par sa robe, qui se déchire alors depuis la hanche jusqu’au talon.

ANTOINE

les regardant, marche à reculons, les bras levés, pâle, balbutiant. Mais si vous mentiez toutes les deux ? S’il y avait, ô mort, d’autres douleurs derrière toi ? Et si j’allais, ô luxure, trouver dans ta joie un néant plus sombre, un désespoir encore plus large ? J’ai vu sur la face des moribonds comme un sourire d’immortalité, et tant de tristesse sur la lèvre des vivants, que je ne sais laquelle de vous deux est la plus funèbre ou la meilleure.