Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/443

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Il ajoute d’une voix sourde : non ! … non ! … elles continuent à tourner autour de lui, les reins courbés et avec un sourire d’esclave ; mais il reste tout immobile, debout, les yeux fermés et se bouchant les oreilles. La mort et la luxure baissent la tête. Le Diable se pince la lèvre, puis se frappe le front, bondit sur saint Antoine, et l’entraînant au fond il crie : tiens ! Regarde ! Alors on entend une grande clameur, et l’on voit à l’horizon passer des formes confuses, plus insaisissables que des fumées, puis des pierres, des peaux de bêtes, des fragments de métal, des morceaux de bois, et un grand arbre touffu qui marche tout droit sur ses racines. Un bracelet d’or entoure son tronc rugueux, des chapelets, des coquilles et des médailles sont suspendus à ses rameaux. Des peuples, au front déprimé, se traînent sur les genoux en lui envoyant des baisers. La mort lève le bras, et d’un coup de son fouet, dont la lanière immense se déployant semble toucher le fond de l’horizon, elle frappe l’arbre ; il disparaît. Sur des traîneaux qui glissent passent des idoles, rouges, noires, blanches, vertes, violettes, faites de bois, d’argent, de cuivre, de pierre, de marbre, de paille et d’argile, d’ardoises et d’écailles de poisson ; elles se suivent à la file, en silence, tassées, nombreuses, remuant toutes la tête avec des mouvements saccadés ; elles ont de gros yeux, de grosses narines, des figures qui leur descendent jusqu’aux genoux, des étendards fichés dans le ventre, des bras qui traînent à terre ; il y en a qui portent sur leurs épaules des instruments de supplice, ou qui embrassent à deux bras des phallus monstrueux leur dépassant la tête ; le jus des viandes dont on leur a frotté la bouche pour les faire manger coule dans leurs barbes ; elles suintent l’huile des sacrifices, et de leurs lèvres entr’ouvertes s’échappent des tourbillons d’encens. Elles bégaient comme si elles voulaient parler : bâ ! Bâ ! Bâ ! Bâ ! La Mort leur donnant des coups de fouet ; à d’autres ! Elles s’en vont.

ANTOINE.

Qu’est-ce que cela veut dire ?