Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/458

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fruits vermeils, il ramassait sur les grèves les perles blondes et les coquilles contournées, il regardait au flanc des collines scintiller les minerais de fer et les diamants qui roulaient dans les ruisseaux ; je l’entourais d’étonnements, je l’épuisais de travail, je l’accablais de volupté. à la fois nature et Dieu, principe et but, j’étais infinie pour lui, et son Olympe ne dépassait point la mesure de mes montagnes. Il a grandi, et comme tu faisais jadis des cyclopes, mes fils, que tu renfermais dans mes flancs, ô Uranus, maintenant il creuse mes pierres pour y placer ses rêves. Saturne l’air sombre, la poitrine et les bras nus, la tête à demi voilée par son manteau ; de la main droite il tient sa harpe recourbée. Autrefois, c’était le bon temps, le regard de l’homme était pacifique comme celui des boeufs, il riait d’un gros rire et ronflait d’un lourd sommeil ; sous le toit de branchages accroché au mur d’argile, le porc se fumait au feu pétillant des feuilles sèches, ramassées quand arrivent les grues ; la marmite suspendue au foyer noirci, bouillonnait pleine de mauves et d’asphodèles ; l’enfant inepte grandissait près de sa mère ; sans chemins et sans désirs les familles isolées vivaient en paix dans des campagnes profondes, le laboureur ne savait pas qu’il y eût des mers, ni le pêcheur des plaines, ni l’observateur des rites, d’autres dieux. Cependant quand fleurissait le chardon pointu et que la cigale mélodieuse ouvrait ses ailes dans les blés jaunes, on tirait du grenier les gâteaux de fromages, on buvait du vin noir, on s’asseyait sous les frênes ; et les coeurs que chauffait Sirius battaient plus vite sous les sayons de poil de chèvres ; le seuil des cabanes exhalait l’odeur du bouc, et la fille rustique clignait des yeux, en passant près des buissons. âge perdu qui ne reviendra plus, où l’action suivait l’instinct, alors qu’attachée tout entière à la réalité du sol, la vie humaine, ainsi que l’ombre d’un cadran, faisait sans jamais dévier le tour de ce point fixe ! Puisque j’avais détrôné Uranus, pourquoi donc Jupiter est-il venu ? Rhéa. C’est moi qui t’ai trompé, dieu dévorateur ! Tu m’engendrais des enfants sublimes, Neptune, Pluton, Vesta, Cérès, Junon, et à peine étaient-ils nés que tu les engouffrais en toi, d’autant plus affamé qu’ils étaient beaux ; car tu savais qu’ils régneraient plus tard, tu avais peur et tu les mangeais tout de suite pour qu’il n’en restât rien.