Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/460

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sur le frontispice sculpté de mes temples blancs, forêt de colonnes où, comme une brise de l’Olympe, circulait un souffle sublime. Les tribus éparses autour de moi faisaient un peuple, toutes les races royales me comptaient pour leur aïeul, et les maîtres de maison étaient autant de Jupiters à leur foyer. On me découvrait sur chaque rivage, l’on m’adorait sous tous les noms, depuis le scarabée jusqu’au porte-foudre, j’avais passé par bien des formes, j’avais eu beaucoup d’amours. Taureau, cygne, pluie d’or, aigle, j’avais visité la nature, et se pénétrant de moi elle se mettait à devenir divine, sans que je cessasse d’être dieu ! ô Phidias, tu m’avais créé si beau que ceux qui mouraient sans m’avoir vu se croyaient maudits ; tu avais pris, pour me faire, des matières exquises : l’or, le cèdre, l’ivoire, l’ébène, les pierreries, richesses qui disparaissaient dans la beauté comme les éléments d’une nature dans la splendeur de leur ensemble. Par ma poitrine respirait la vie, j’avais la victoire sur la main, la pensée dans les yeux, et des deux côtés de ma tête retombait ma chevelure comme la végétation libre de ce monde idéal. J’étais si grand que je frôlais mon crâne aux poutres de la toiture. Oh ! Fils de Charmidès, l’humanité, n’est-ce pas, ne pouvait monter plus haut ? Dans la barrière bleue de Panoenus tu as enfermé pour toujours son plus sublime effort, et c’est aux dieux maintenant à descendre vers elle. J’en vois venir d’autres qui sont pâles pour satisfaire la douleur de ces peuples ennuyés ; ils arrivent des pays malsains, couverts de haillons et poussant des sanglots ; moi, je ne suis pas comme eux, né pour vivre sous des ciels froids, avec des langues barbares, en des temples sans statues. Attaché par les pieds au sol antique je m’y dessécherai sans en sortir, je n’ai pas même bougé quand l’empereur Caïus voulut m’avoir, et les architectes entendirent dans mon socle éclater un grand rire aux efforts qu’ils faisaient. Tout entier pourtant je ne descendrai pas dans le Tartare, quelque chose de moi restera sur la terre ; ceux en effet que pénètre l’idée, qui comprennent l’ordre, chérissent le grand, ceux-là, de quelque dieu qu’ils descendent, seront toujours les fils de Jupiter. Junon la couronne royale en tête, avec des bottines d’or à pointes recourbées, couverte d’un voile semé d’étoiles d’argent, portant une grenade dans une main et de l’autre un sceptre surmonté d’un coucou ; elle suit Jupiter de près en le tirant par son vêtement comme pour le retenir. Où vas-tu ? Tu me quittes encore ! Qui donc t’appelle ? Arrête-toi, Jupiter !