Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/480

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Le Diable. à faire vomir de dégoût, vraiment ! La Mort. Et aux trois quarts crevé déjà ! Cupidon sanglotant. Est-ce ma faute à moi ? Hô ! Hô ! Hô ! J’étais beau, joli, charmant, tout le monde autrefois me caressait… eh ! Hô ! Il recommence à pleurer. Le Diable ricanant. Où est ton flambeau ? Tire de l’arc un peu, souris encore ! Cupidon. Mon flambeau s’est éteint, j’ai perdu mes flèches, j’ai mal au pied, j’ai mal à la tête, j’ai mal au coeur… hô ! Hô ! Hô ! J’avais des berceaux de verdure dans les jardins… La Mort. Calme-toi, mignon, ta peine se va passer tout à l’heure et tu refermeras les yeux. Cupidon. Mes yeux ! Oh ! Mes pauvres yeux ! à force de les tenir fermés, ils sont devenus malades, et le soleil m’a blessé la vue dès que j’ai voulu regarder la lumière. Ah ! Jadis, je souriais sous mon bandeau ; le doigt posé sur la bouche et les cheveux frisés, je gardais sur les piédestaux de charmantes attitudes ; on m’enguirlandait de roses, d’acrostiches et d’épigrammes ; je me jouais dans l’Olympe avec les attributs des dieux, j’étais le charme de la vie, le maître des coeurs, le vainqueur des belles, le dominateur des âmes, l’éternel souci des poètes ; je jouais avec la lyre d’Apollon, la massue d’Hercule et le sceptre même de Jupiter. S’assemblant autour de moi ils me faisaient des cadeaux pour apaiser mes caprices, Minerve seule ne m’aimait pas, et je me souviens de son grand hibou qui poussait des cris quand il me voyait.